ON MY FACE IN YOUR FACE

novembre 29, 2009 by Cuisto  
Filed under Culture, Société, Webmagazine

MONGREL TETES

Qui n’a pas vu un putain de guignolo surfer, cheveux peroxydés, caleçon à fleurs et teint « point soleil » arborer un tribal autour du biceps ou encore une pseudo (ou vraie) radasse avec son même tribal au bas du dos, pour ressembler à sa star préférée de film de fion ? Même Tyson s’en est calé un en pleine face (bien que loin de moi l’idée de me foutre de sa gueule).
Le marquage sous cutané peut bien souvent être devenu yippie méga fun, un effet de mode, il est aussi parfois un mode.
Un mode de mort.

Petit rappel pour ceux qui auraient loupé le coche en vivant sans télé du côté de la Lozère : les maras sont des gangs dont les membres proviennent en majorité du Salvador mais aussi du Honduras, du Guatemala ou du Nicaragua ayant esquivé dans les années 80 l’armée ou autres guérillas marxistes. En s’installant essentiellement en Californie, car oui, c’est bien à L.A que la Mara Salvatrucha ou MS-13 (seule à posséder sa propre brigade de répression : la MS-13 National Gang Task Force créée en 2004 par le FBI) est née en opposition aux gangs à forte population mexicaine peuplant déjà les quartiers Est de la ville, comme le 18th Street gang appelé aussi Mara 18 ou M-18 qui se trouve être leur principal rival.

FILMS

MARERO 1
MARERO 2

La vida loca ou la folle vie des maras, le grand public en a entendu parler récemment avec un documentaire éponyme réalisé par le journaliste Christian Poveda, exécuté en septembre dernier par le gang M18 sujet de son film, après avoir été dénoncé à tort par des flics véreux. Documentaire sur lequel Sin nombre, film de Cary Fukunaga et récompensé au dernier festival de Sundance, a pris le pas en racontant l’épopée d’un jeune marero essayant d’échapper aux représailles de son ancienne clica.

Si l’on parle encore une fois des maras c’est parce que leurs membres marquent les esprits par leurs tatouages recouvrant tout leur corps jusqu’aux trous de nez. Une façon jusqu’au boutiste de dire à la société et en particulier aux rivaux « voilà qui je suis, et va bien te faire foutre » mais aussi un rituel faisant penser aux tatouages tribaux propre à de nombreux peuples vivant bien loin de Californie et d’Amérique latine.

Comme en Nouvelle Zélande

Bien que L’âme des Guerriers (Once Were Warriors de Lee Tamahori, récompensé lui à la Mostra de Venise et adapté d’un roman de Alan Duff), où l’un des personnages, issu d’une famille maori, rejoint un gang dont les membres ont eux aussi le faciès quelque peu noirci par l’aiguille d’un tatoueur, soit sorti en 1994, l’existence de ces gangs n’est, elle, pas forcément connue.

ONCE WE WERE

L’apparition récente de Bloods et Crips sur le territoire kiwi est peut-être due à l’effet Boo Yaa Tribe, rappeurs d’origine samoa mais habitant Carson dans le comté de L.A, membres des West Pirus Bloods…

BOO YAA

Influence yankee ? Gawtti (membre des Boo Yaa) s’est lui-même avoué très étonné de leur popularité en Nouvelle Zélande, au point d’apprendre à brûle pourpoint l’existence d’un gang nommé Boo Yaa Tribe 62 à Auckland.
Mais ceux-ci font figure de jeunots face aux bons vieux gangs de bikers installés sur place depuis bien longtemps tels les Hell’s Angels qui ont fait de Auckland (et non Oakland où se trouve le quartier général de l’organisation internationale) leur première destination hors Californie en 1961.

Ceux-ci sont d’ailleurs minoritaires aujourd’hui, les principaux étant The Mongrel Mob et les Black Power (Mangu Kaha) les premier cités formant le plus gros gang né à Hastings en 1968 avec près de 2000 membres dont le logo est un bulldog anglais couvert d’un casque Stahlhelm de l’armée allemande et qui ont pour couleurs le rouge et le noir. Comme souvent, ils utilisent l’imagerie nazi mais aussi, et surtout, le Ta moko, ces tatouages tribaux issus d’un autre temps et ayant trouvé leur identité symboliquement dangereuse lorsque les premiers colons s’amusaient a décapiter les chefs de tribus cannibales pour les ramener en tant que souvenirs à Londres…
Voyant d’ailleurs ce commerce fructueux fleurir, les Maoris se mirent également à tatouer les esclaves afin de vendre leurs têtes fraîchement coupées mais ce commerce fut défini comme illégal en 1831.

MONGREL
NEW BLACK POWER
OLD BLACK POWER

Les Black Power eux, nés dans la ville de Whakatane dans les années 60 sont comme les Mongrels à majorité Maori ou des autres îles du Pacifique et utilisent comme signe de reconnaissance le poing fermé issu du mouvement de libération américain et arborent le noir et le bleu. Mais il existe près de 70 gangs en tout tels que les Highway 61 MC (le plus gros gang de motards), les Nomads (issus des Black Power après scission en 1977) et bien d’autres…

PATCHS GANGS

Des gangs qui comme leurs homologues bikers Américains vivent essentiellement du trafic de methamphétamines (qui a dit Agassi ?) et dont les nouveaux arrivants comme dans toute bonne fratrie sont sélectionnés après un passage à tabac dans les règles, ou la réalisation d’une mauvaise action quelconque, tel que le meurtre, parfois gratuit.
Selon Ross Kemp qui a réalisé une série de documentaires sur les gangs à travers le monde, la Nouvelle Zélande et ses quatre millions de citoyens serait le pays au plus haut taux de gang member par tête d’habitant.

CARTE GANG NZ
JACKET MOTARD

Mondialisation

Un Ross Kemp, dont l’un des documentaires sur les Numbers gang des prisons d’Afrique du Sud est dans le genre parlant. Ces gangs se répartissent selon trois numéros : 26,27 et 28 et contrôlent l’ensemble des prisons sud-africaines à travers leur propre code hiérarchique militaire.
Les 28, le plus vieux gang, est créé en 1906 par 28 Noirs se révoltant face aux atrocités du régime carcéral blanc : on n’en fait partie qu’après avoir tué. Cette organisation très élargie se distingue par une certaine pratique sexuelle : le viol de détenu est en effet établi comme sanction mais aussi comme régime de domination. Mogamat Benjamin, général des 28 en 2001, se serait targué d’avoir mutilé, décapité et parfois mangé le cœur de certains détenus dans un documentaire d’un autre réal’ : Alan Little.
La création des 27 vient à son tour en rébellion à ces viols systématiques, ils sont appelés Men of Blood (Hommes de Sang), souvent chargés de tuer les gardiens et détenus. À la prison de Pollsmoor pas moins de la moitié des gardiens se sont déjà fait piquer et beaucoup d’entre eux ont peur d’être victimes à leur tour d’un Calling a number, qu’on peut essayer de traduire par « Contrat sur une tête » : le sang devant couler pour prouver la fidélité ou la bravoure d’un membre pour son gang… L’exécution du contrat étant évidemment la première mise à l’épreuve d’un détenu qui veut entrer dans le club.
Les 26 eux, font preuve de loyauté en volant aux gardiens ou co-détenus tout ce qui peut servir à la contrebande.

NUMBERS

Comme on peut le voir sur les photos de l’exposition After Life de l’Anglaise Araminta de Clermont, ancienne crackhead vivant à Cape Town, beaucoup de ces bad boys sud-africains sont également parfois tatoués du front au menton… même si le tattoo est fait d’une manière beaucoup plus artisanale et souvent moins raffinée que chez les Sud-Américains ou autres Maoris.

Or, au-delà du raffiné ou du fait main vite fait, ce qui compte, c’est de repérer ici le tatouage comme la signature à l’encre du rejet total d’une vie normale. L’abandon de tout espoir d’une vie à l’extérieur, à l’extérieur de la prison, à l’extérieur du gang et inversement, d’une vie à l’intérieur de la société dite civilisée.
Dans Staunch : Inside the Gangs de Bill Payne (proche de Gangs de Yan Morvan, voir le HK # 4), on peut lire l’interview d’un Mongrel Mob qui, après lui avoir posé la question de savoir s’il est parfois pris de remords d’avoir volé, violé ou mutilé quelqu’un, répond en une sorte de florilège : « Si t’en as rien à foutre des gens en dehors du gang, tu n’éprouves alors aucun sentiment de culpabilité.“ « On déteste et on baise tout le monde. » « Ils auraient du nous stopper dès le jour ou nous avons commencé. » « Notre philosophie est : donne le nous ou on va le prendre, le prendre dans le sang. »

LIVRES

D’où, pareillement, la quasi impossibilité pour certains Salvadoriens de retrouver une vie normale une fois renvoyés au pays, où ils risquent d’être pris pour cible arbitrairement par la Sombra Negra (milice qui tire sur tout ce qui a la moitié du visage recouvert d’encre bleue).
D’où l’apparition d’associations à L.A. qui permettent aux gangsters en position rédemption de se faire retirer leurs signes d’appartenance et surtout le tatouage facial.
Sauf que sont peu nombreux les membres de gang qui, comme Pauly Fuemana (fondateur des Otara Millionaires Cluben Nouvelle Zélande et à l’origine du fameux tube international How Bizarre de 1997), qui réussissent à lâcher les couleurs : sa chance à lui aura été la musique, dont il apprit les bases en prison pour mineurs et surtout le fait de ne pas avoir succombé à la tentation du tattoo complet.
Le virus du all over qui, une fois l’initiation à l’aiguille au venin azur passée, amène à l’invasion cutanée totale…
Le virus de la séparation d’avec le monde.
L’enfermement à double tour.
Sans rémission.

Loin, très très très loin des tattoos des cagol(e)s.