ERWIN BLUMENFELD

Art
30 November 2010

“Il prenait en photos il y a soixante ans ce que nous autres photographieront dans dix ans”, Solve Sundsbo.

Erwin Blumenfeld, oublié par l’histoire, qui lui a préféré Man Ray auquel il n’avait pourtant rien à envier, sinon les connexions.

1897 : naissance.
1969 : mort à Rome d’une crise cardiaque.

Bourgeoisie juive berlinoise, pas vraiment à la bonne période. Première expérience photographique à l’âge de dix ans : le Moïse de Michel-Ange, une pomme de terre à moitié pelée, une brosse à dents, un pot de chambre, son frère, un pince-nez, un corset de sa mère et une moustache.
A dada sur mon bidet pas Bourvil mais Duchamp… Autrement dit : matrice dadaïste.

Études dans une école prestigieuse à partir de 1903, interrompues à la mort de son père en 1913, la banqueroute familiale se fait sentir : Erwin devient apprenti dans un atelier de vêtements féminins.
Il fréquente Paul Citroen et le Café des Westerns apprécié des adeptes de “la projection d’une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle” et avatars du futur art dégénéré, dont ses futurs amis homies Else Lasker-Schuler et George Grosz.

Conscrit en 1917, il conduit une ambulance, mais ne deviendra pas prix Nobel de littérature. Seul rescapé de l’accident de son corbillard, il est aussi le comptable d’un bordel peuplé de syphilitiques près de la frontière belge. En 1918, emprisonné pour aspiration à la désertion, il apprend la mort de son frère lors de son retour au front.

La Hollande en nouvelle destination.
Il retrouve Paul, établi comme marchand d’art contemporain, niche peu porteuse à l’époque. Erwin est peintre du dimanche, travaille en privé sur ses collages expressionnistes et ses dessins cubo-fauvistes mais sans grand talent. Pour le moment.
Gestation gestalt.
Il s’associe au Dada hollandais, et se proclame co-président de sa branche d’Amsterdam.
La matrice, on te dit.
Devinette : qui est le Président ? Paul Citroen, forcément.
Suis un peu.

Il ouvre en 1923 une maroquinerie dans une rue commerçante, appelée la Fox Leather Company, qui trouvera sa place dans ses collages, anecdotique en apparence, fondamentale en réalité.

En 1929, son maillot de bain mal attaché, il est arrêté sur une plage pour attentat à la pudeur, ce qui remet en question son obtention de la citoyenneté hollandaise – et entraînera plus tard son internement en camp en France, pour les raisons qu’on te laisse deviner.

Trois ans après 29, installé dans de nouveaux locaux, il découvre une chambre noire et commence à photographier des clientes, des portraits comme des nus, par intérêt financier autant que technique et esthétique.

1935 : banqueroute, mais il expose ses photos à la New Art School fondée par Paul Citroen, si si la famille, avec Grosz, Man Ray, Léger et Mondrian, pour ne citer qu’eux. Il rencontre la fille de Georges Rouault, Geneviève, parisienne, qui montre ses photos dans la salle d’attente de son cabinet de dentiste, et quitte la Hollande pour devenir professionnel : elle l’aide à trouver ses premiers clients, dont son père, Carmen (le modèle du Baiser de Rodin) ou Matisse.

Blumenfeld se fait connaître par deux portraits d’Hitler. Le premier pleure des larmes de sang, le second, prémonitoire, représente un Adolf à la peau fondante, au crâne apparent, et au nez constitué d’un trou béant, une svastika brisée collé sur le front. La photographie est exposée à Paris en 1937 et provoque la fureur de l’ambassadeur allemand, qui la fera retirer.
Ce qui n’empêchera pas l’image d’être diffusée en Allemagne, l’US Army en larguant des millions de copies sur les villes teutonnes en 1943.

1936, Nu sous un voile mouillé, liée à sa découverte chez Botticelli et Cranach et pas Bo Derek, que les nus sont toujours plus nus sous un tee-shirt blanc trempé.

La même année, Le Minotaure et le Dictateur, un buste de Vénus drapé à la romaine surmonté d’une tête de veau. Source d’inspiration de L’Adoration du veau qu’en réalisera Picabia.

Des photos dans les premiers numéros de Verve et en 1938, il rencontre Cecil Beaton. Entregent, elle le met en cheville avec le Vogue français, soit la parfaite occasion de réaliser une synthèse de son intérêt pour la mode féminine et pour l’image.

[1939 + (Lisa Fonssagrives + la Tour Eiffel)] x Vogue = bingo.

Et les suiveurs, cf. Peter Lindbergh, Dior, 2008.

Photo étrangement absente du booklet des 90 ans du magazine. Booklet-instrument-cheval de Troie de la politique éditoriale clinquante, porno chic du féminin roitelet Roitfeld. Justification de mauvaise foi de son trône indéboulonnable, tentative de faire oublier la stagnation artistique d’un magazine bien loin de sa réputation passée. Les habits neufs de l’empereur, en somme. Qui ne trompent que ses sujets.
Fin d’aparté.

Arrive la deuxième boucherie mondiale, et l’internement en tant qu’étranger, donc, mais Blumenfeld se débrouille pour fuir aux Etats-Unis en 1942 et conserve pour nazis et collaborateurs français un ou deux chiots de sa chienne qu’il lâchera dans son autobiographie, Jadis et Daguerre en 1975.

New York a.k.a. la consécration. Harper’s Bazaar, Vogue (US), Life, Cosmopolitan etc. : 1950, il est le photographe le plus payé au monde. La commercialisation de son art permet la reconnaissance, on le sait depuis la Renaissance au moins.

Et aujourd’hui ? Un relatif anonymat, soit, mais une influence paroxystique, qui transpire de ses photos.

La particularité de Blumenfeld est d’avoir transposé dans l’univers commercial de la photographie de mode, toutes ses influences, qui vont du surréalisme au dadaïsme en passant par le Bauhaus et l’expressionnisme, et les peintres classiques comme Botticelli (qui lui fera dire “je me vouais, résolument, virilement, aux fétiches de ma vie : yeux, cheveux, seins, bouche”), Ingres et Matisse et ce, sans perdre de son intégrité en tant qu’artiste.
Son succès dans la mode l’empêchera pas de garder une attitude critique, grinçante à l’égard de tout ce monde-là.

On pourrait en écrire des tonnes sur les techniques et l’ingéniosité dont font preuve ses photos, grâce à ses travaux sur le développement des négatifs. En bref, tous les avatars du répertoire d’expérimentations dadaïstes mis à profit afin de s’assurer que la photographie ne soit pas une simple reproduction du réel.
Pas de l’effet pour la galerie, ni de style ni de manche, mais bien une volonté artistique, fortement marquée par la perspective expressionniste.

Des tonnes, mais le fait est que l’on ne trouvera rien. Orfèvre pour les rationalistes, magicien pour les autres, Blumenfeld c’est Midas. Il a la “touch” comme Midnight Star.

Le résultat est novateur, hyper moderne, comme cette couverture haïku de Vogue de 1950, présentant la bouche, l’œil et la mouche d’un mannequin dont le visage est fondu dans l’arrière plan, évoquant le cubisme de Picasso aussi bien que la sensualité d’une Marilyn ou la jaquette du Velvet Underground featuring Nico de Warhol : un seul élément de visage solitaire pour toute la puissance hypnotique.

L’image est toujours belle, intelligemment et radicalement composée, cadrée, mais aussi froide, d’une perfection artificielle, presque scolaire, classique, contrastant avec les effets utilisés. Elle instaure une démarcation entre l’objet et son récepteur, démarcation convenant bien à l’univers de la mode et que ne possèdent pas ses collages, violents, ironiques, narquois, colériques, provocateurs et politiques. La femme de Blumenfeld est à la fois aseptisée, artificielle et fascinante, sexuelle bien que cela ne soit presque jamais abordé frontalement, magnétique, fatale, quand bien même elle ne serait réduite qu’à une croix.

Au-delà de la photographie et du dessin, il réalise aussi des films publicitaires expérimentaux qui rappellent fortement L’Enfer (mort-né) d’Henri-Georges Clouzot. Ils jouent encore et toujours sur l’image de la femme, et portent la marque du travail de Blumenfeld : jeux de couleurs ou de négatifs surimposés, de collage, d’illusions, de courbes, de cadrage flottant, tournant, rappelant l’hypnose, d’ombres et de lumières, de réflexions et de miroirs, de formes et de déformations.

Blumenfeld, un de ces noms à connaître qui t’évitera de te branler sur n’importe quelle starlette du boîtier.
Clic claque.

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