
L’heure de la réaction arrive. On l’attendait mais il aura fallu quelque temps pour que se produise cette première remontée d’acné contre le déjà vieux et désormais fatigant défilé des héritiers Chasse, Pêche, Nature et Traditions anglo-saxonnes… Joie.
On jette le lumberjack, le camel, le camo, le khaki et consorts pour un uni.
Un bloc.
Un black bloc.
Depuis cinq ans, Buzz Rickson’s veut nous le faire comprendre avec la capsule William Gibson.
En faisant dans le rough & tough et produisant une version étoffée et virilisée du look de l’héroïne de Pattern Recognition, Cayce Pollard.
Cayce Pollard, une coolhunter de NYC en MA-1 Buzz Rickson’s, Levi’s, boots et tee Fruit of the Loom entièrement noirs. Cyberpunk pointue.


Nom de Guerre l’a clairement entériné, nous proposant une version plus commerciale du look cyber kepon en cet automne 2010.
Blacks in black on black. Moins rough avec des sweaters irlandais en cachemire, des vestes sport, tout en conservant le look militaire latent. Lookbook vidéo esthétiquement parfait, et on n’est pas du genre à faire des compliments.
Ça nous rappelle cette photo de Public Enemy en 1987, néo black panthers en M65. Ou de cet assistant de Patou rapportant la présentation de la collection de 1929, lorsqu’il proposa des longues jupes allant au-delà du genou : «Toutes les femmes s’agitent sur leurs chaises en tirant sur leurs jupes courtes. Déjà elles se sentent démodées». Analogie sentimentale.
Et pour finir en guise de symptômes de ce virus galopant, cette gamme justement intitulée Black Bear de Penfield dans laquelle la fameuse parka Vasson, leur mac Anoka et leur M65 sont tout simplement noirs.
TSN, si tu connais le rap français.


Sauf qu’il n’y a pas que le rap dans la vie, il y a les dandies aussi.
La première occurrence du dandysme : la beauté pure et simple en noir – et blanc, forcément.
Noir du dandy, noir de la mort et de la mélancolie qui perdurera jusqu’à la période Art Déco et qui reprendra de plus belle avec les néo-romantiques new wavers. Le noir des bourgeois afin de rester propre malgré la saleté et l’obscurité de la cité, noir encore trop cher pour la classe ouvrière.
Raison pour laquelle, en réaction et deuxième temps du mouvement, Disraeli et Wilde se mirent à la couleur afin de rompre avec l’uniforme ambiant de la classe bourgeoise de leur époque et sa vulgarisation. Réaction en chaîne.
Parenthèse fermée.
Pour en ouvrir une autre : sur la petite robe noire de Chanel. Noir omniprésent chez les couturiers dans les années 1930 et même avant, souvenir d’Odette de Crécy.
Le noir est rapidement introduit comme symbole éternel d’un chic occidental. Un éternel synchronique pour un symbole dynamique.
Moins chic et plus choc, après-guerre : Hollister.
Shocking : 4 juillet 1947, des bikers font pas très sagement la fête. Bottines noires, vestes courtes en cuir noir – mais jeans bleus, personne n’en proposant encore dans la couleur la plus sombre. “Porter un blue-jeans et des vêtements sombres était une façon de rejeter la mentalité consumériste du monde de l’Organization Man” dixit Berverly Gordon.
Soldats démobilisés et adolescents classés délinquants, mal de vivre, problèmes d’intégration, premier vrai look rebelle. Remballe tes sapes qu’on se transmet de papa en fils, différenciation claire, distinction.
Équipée de “born to lose” et pas “built to win” qui affichent à travers leur style, un mode de vie alter et marginal. Bref, achète toi une VHS de The Wild One.
Le noir dans le style pas chic va rester sur le territoire de Truman quelques années.


Vroum vroum de l’autre côté de l’Atlantique, on quitte la Harley pour une Triumph et les petites anglaises : on parle de routes, pas de filles.
Gamins et gamines gainés de cuir se mettent à sillonner les sentiers, à squatter les bars comme le Ace Café – lieu de squat dans le film The Leather Boys de 1963. Le cuir cède un petit peu de place au nouveau venu : le skaï. Version cheap, mais plus abordable pour ces gamins issus, comme leurs cousins Teds, de la classe ouvrière mais tournés vers le futur plutôt que vers l’époque édouardienne.
Le blue jeans croit y voir là un concurrent : pantalon en cuir ou en skaï noirs. Les Tone-up boys & girls donne le la. Premier total look, premier bloc noir, désolidarisé du style de rigueur.
Nous sommes à la fin des années 1950 – tu suis ou quoi ?
Dans la foulée, le rock commence à s’imposer comme la musique de jeunes, aux USA et au Royaume-Uni avec les premiers rockers.
“Rockers”, mot qui n’existait pas, en fait quolibet donné à ces tone-up boys par une nouvelle jeunesse qui va arriver bientôt, les Mods. Un lazzi fièrement accepté, étiquetant un look en train de passer classique. Les Brittons vont commencer la customisation de leurs blousons, sorte de proto-kepons. Heureusement que l’ancienne génération a mis le cuir noir sur les rails de la marginalisation.

Ce total look noir avec pantalon en cuir ou en skaï chez les mecs n’ayant jamais vraiment marché, plutôt effet soufflé, contrairement à ce qu’a voulu nous faire croire William Dafoe dans The Loveless ou Peter Fonda a.k.a. Captain America dans Easy Rider.
Car il faut attendre 1959 pour voir enfin une production de grande ampleur du seul pantalon noir non classique qui percera. Là, Lee décide en effet de décliner le blue jeans dans des couleurs unies, un seul fil monochrome pour tisser ce sergé – pas du denim : des blanc, noir ou même rouge sont produits par le géant reconverti du Kansas – jusqu’en 1911, Lee était le grossiste le plus coté, ambiance Rungis. Rapidement importés à Londres, carrément moins vite à Paris.
Fruits et légumes, halles et marché, démocratisation par paliers via le jeans, le futal en cuir ou en skaï étant resté un truc de rockers, principalement jusqu’aux années 80, on verra ça plus bas.
Ici et maintenant, c’est bananes et gomina, carotte comme le pantalon et choucroute comme les filles yéyé, la culture jeune commence à cadrer le mainstream. Pop articulation.
Le black block comme nous le connaissons va enfin pouvoir se mettre en place autour d’une éternelle partie de ping-pong entre Rosbeefs et Yankees.
On repart donc là-bas, USA.
Watts, 1965, cinq jours d’émeutes dans la ville de Los Angeles. Feu à la poudre noire, personne ne s’escampe, escalade de violences sur fond de problèmes sociaux. Starter des tensions entre milieux noirs et autorités toujours blanches qui débouchera sur la création du Black Panther Party un an plus tard et à celle de l’unité Special Weapons And Tactics, SWAT. Début d’une dialectique stylistique.


Black Panthers : black is beautiful, trois-quart cuir, béret, pantalon à pinces, chemise, tout en noir, sauf pour la dernière qu’on tolère blanche. Dandysme gauchiste ?
Black bloc ou deux tons comme leurs cousins brittons du ska.
SWAT, all black version paramilitaire, noir morbide pour fort impact visuel et pas camo militaire : faut se montrer pour faire peur.
Parallèle antinomique ? Pas vraiment.
1969, année charnière, organisation de la Black Panther Militia, nom explicite, hausse des affrontements entre autorités et branche armée du parti.
La veste en cuir perd un peu de terrain dans le placard de la panthère noire mais la couleur reste.
Veste allégée, du cuir au coton et du trois quart aux M43 ou M51, il n’y a qu’une balle de fusil à canon scié… Si à notre connaissance, aucune recherche n’a été faite sur le style du BPP, on suppose que l’arrivée du paramilitaire dans le look Panther coïncide avec l’intronisation du vêtement militaire noir sur le marché civil, vêtement noir qui n’est autre que celui des équipes d’intervention urbaine. Tel le SWAT.
Simple résultat de la militarisation du mouvement, mimétisme, adoption-détournement des codes du camp d’en face ? On ne sait.
En tout cas, il est fort probable que la veste en coton soit mieux adaptée aux canicules californiennes et aux déplacements sportifs, si tu vois ce qu’on veut dire.
Appendice : le jeans, noir ou pas, est écarté de la garde-robe Black Panther. Rejet rappelant celui des musiciens de jazz, zoots ou modernistes, reprochant au denim son côté workwear et ses origines ouvrières, la sueur et la suie – ironie quand on sait le corpus péri-maoïste des Panthères.


Écarté, oui mais point trop n’en faut, car la dichotomie de style a commencé : Art Taylor, batteur de Jazz et fan de moto fut l’exception confirmant la règle. Comme le furent dès la fin des années 1950, les bandes de bikers façon Chosen Few et East Bay Dragons, gangs métisses. Parmi les premiers milieux sociaux à se serrer les coudes sans considération ethnique. Le jean noir se banalise petit à petit, et ce ne sera pas un bikers only.
Le noir pour se marginaliser ou le noir pour revendiquer le souci d’intégration.
On pourrait finir ici, fin des années 1970.
Les différentes modes marginales et rebelles sont intégrées, réinterprétées et commercialisées par le prêt-à-porter.


On revient donc sur Paris.
Avec Claude Montana. Modification de la silhouette féminine dès 1975, épaules accentuées, taille exagérée, rappel des costumes masculins américains des années 1930. Omniprésence du noir dès sa première collection.
Le noir qui restera une de ses marques de fabrique, comme une autre maison chérie ici. Rei Kawakubo avec Comme des Garçons bouleverse la perspective occidentale en proposant des silhouettes cachant le corps, noir de geai, allant à l’encontre de la Mode occidentale établie, plus de drapé que de cousu.
Opposition. Rupture de forme, qu’elle soit exagérée ou effacée.
Nous sommes en 1983 et le noir n’est pas prêt d’être délogé des podiums comme le rappelle Sonia Rykiel : «Le noir est une couleur indécente quand on la porte bien». Le noir n’est plus chic mais choque sous ces nouvelles allures baroque ou extrême-orientale après une éclipse de nuit dans les hauts lieux modeux.
Rejet des pastels prônés par Saint-Laurent ou Chloé, de l’ère disco et ses exubérances. Fini le show off.
Le culte de l’extérieur est occulté, les mânes intérieures préoccupent.
Mot-clé : romantisme. Pas celui de Novalis, une humeur souffreteuse, obsession de Satan et des profondeurs ésotériques, bric et broc à l’esthétique un peu branque parfois, bleue et noire le plus souvent, confer le chiantissime premier film de Tony Scott, Les Prédateurs avec ce groupe new wave en invité live déjà insupportable en 83 : Killing Joke.
Mais un look en tout cas, un uniforme qui se veut des cavernes occultistes, underground mais pop. Le batcave était bath.

Un look néo-romantique affilié new wave, marque de fabrique de nombreux créateurs encore aujourd’hui, dans le genre mono-stationnaires qui se posent là….
Néo-romantique n’a pas le préfixe néo pour rien, c’est du réchauffé, updaté mais déjà suranné. D’autant plus que parmi ces nouveaux lookés, beaucoup sont d’anciens parasites de la mode punk, des «posers» comme certains diraient, qui une fois le mouvement déserté se sont retrouvés nus, sans toit et toujours sans foi, à l’image d’un certain Philip Sallon.
Préférons leur plutôt les gothiques version édouardienne ou médiévale, liberté de choix, liberté de foi. Les vraies néo-romantiques, ce sont eux, version exagérée, synth pop rock, velours, lacet, maquillage et teint blafard. Caricature d’un style feu classique devenu périphérique. Piratage.
Mais on s’éloigne du black bloc vers lequel on veut t’emmener. On en était au fait que le noir règne en maître sur les années 1980, c’est la profusion et la fusion, des styles et des cultures les définissant.
Une nouvelle émane alors de l’environnement ambiant, née dans le lit de la dystopie, mélangeant technologie, économie et toxicomanie : les cyberpunks.
Marginaux d’un monde et d’un style rêvés, construits par la littérature et le cinéma. Discrétion oblige, le noir devient un élément récurrent dans le choix de la garde-robe, pas tant du hacker que du mercenaire ou du bounty hunter. Moins cuir et plus militaire que les Black Panthers, à la Molly Millions.
L’imagerie de la mort rencontre celle de l’Armée, le début de notre black bloc émerge, avec en apéro post 9/11 cette collection digérée chez Buzz Rickson’s produite dans la foulée de la publication de Pattern Recognition.
Les vêtements utilitaires pour mieux ranger ses affaires, consoles, armes, implants, etc. Toujours avoir un Smith & Wesson dans la poche arrière.
En noir pour mieux vivre sous le radar.
Réinventé par les runaways quelques années plus tard, dégradé diront certains pour en rajouter.

Un style bizarrement reflet du look anarchiste, né en Allemagne à la même époque que la new wave, fin des années 70, répondant différemment à cette nouvelle donne socio-économique : les actes et non les paroles.
Le noir et les anarchistes, longue histoire d’amour prenant racine chez les pirates, repris par les Lyonnais lors du soulèvement de 1793 puis par Paris, annonçant la Commune : «les Parisiens couvrent la ville de drapeau noir» comme le rapporte Bismarck après le défilé de ses troupes le 2 mars 1871.
Rappelle toi le logo d’Action Directe.
La montée des mouvements autonomes ne pouvait pas aller sans une cristallisation des idées autour d’un style.
Look d’action afin de ne pas être distingué pour pouvoir aller dégommer en toute tranquillité les institutions contre lesquelles ils sont opposés.
Habillés casual, en baskets pour se déplacer facilement, en cargo pour ranger les différents projectiles et en hoodie pour bien cacher leurs visages afin d’éviter les représailles.
Commence pas à nous les briser en parlant de punks à chien : lis Nozick et ses amis minarchistes, repense au nihilisme et adapte ta conception de la réalité socio-économique.
Justement, nous on s’habillerait bien en noir, pour se différencier et dégommer les néo-héritiers. On l’a toujours fait verbalement, on va peut-être commencer à parler physique.
On s’est compris.
La litote toujours, sobrement en opposition.





4 réponses pour le moment ↓
1 TENSION | Hell's Kitchen // 19 October 2010 à %I:%M %p
[...] des troupes, un peu comme le BPP plus tôt, service d’ordre hyper discipliné. L’art de la guerre en société [...]
2 Chris // 20 October 2010 à %I:%M %p
Cool.
On pourra tous bosser à l’hôtel Costes comme ça.
3 Collaboration Robert Geller x Common Projects | Hell's Kitchen // 26 November 2010 à %I:%M %p
[...] sur black bloc, et pas de Manute Bol dans la raquette des Bullets. Rebond sur cette paire Robert Geller pour [...]
4 Bikers, Apaches et Nike Destroyer | redingote. // 5 May 2011 à %I:%M %p
[...] à poindre il y a quelques mois, avec un regain d’intérêt pour les bikers et autres blousons noirs qui ont hanté les cauchemars de bien des ménagères dans les années 60. La redécouverte [...]
Laisser un commentaire