ROCKER SPEED SHOP

juillet 7, 2010 by Cuisto  
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« Paris, c’est trop pourri, y’a rien chez les têtes de chiens, têtes de veaux les Parigots. »
Mouais… T’as peut-être juste mal cherché, mon con.

Déjà en ce moment, tout le monde modeux ou presque s’est découvert spécialiste du vrai de vrai, de la barbe poilue et de la chaussure couillue – mais neuve, faut pas abuser.
Surfeurs de cycles, et on parle pas vélo.

Et puis, t’as les autres, discrets, bien installés, à la sélection bien triée.
Tel Rocker Speed Shop, ce shop bien calé dans une petite allée du haut Marais, rue des Commines.
Denim, cuir, boots, chemise en laine, j’en passe et des meilleurs.
De quoi t’habiller pour l’année, et celles d’après.
Allez, prends en de la graine.

Ou du saucisson, du jambon et des rillettes aussi. Oublie pas le vin.
Interview qui charcute bien.

Commençons par le commencement, vous avez ouvert Rocker Speed Shop quand ?

Philippe : Juin 2007.

Comment l’idée vous est venue?

Philippe : Pierre est un ami d’école voyageant pas mal, et il avait remarqué qu’à Paris, il ne trouvait pas de boutique. Il trouvait un truc là, une autre frusque ailleurs, faisant le constat qu’il y avait un manque vis-à-vis de cette culture américaine, voire japonaise. Il me parle donc de son idée de monter un shop. On va voir une boutique qui correspond un peu à ce qu’il aime et coup de bol, elle était à vendre. Il s’agissait de Preppy Clothing, rue Tiquetonne et le type avant de partir au Japon, voulait liquider ses stocks. On s’y intéresse. Je faisais les marchés à l’époque, je pouvais libérer du temps, je dis à Pierre : “écoute, ouvrir une boutique ça prend du temps, t’aimes bien bouger. Une boutique comme ça à toi tout seul à plein temps, tu vas péter les plombs. Ce qui est important, c’est de trouver la came. Passer du temps ici c’est bien, mais tu peux plus te dégager de temps libre“. Donc on s’est s’associé pour gérer la boutique à deux. Voilà le commencement du projet. Mais c’est un projet que Pierre avait depuis un moment, qu’il avait mûri…

Pierre : C’était quelque chose à laquelle je pensais effectivement. J’avais déjà pris quelques contacts avec des fournisseurs. Ça faisait un an à peu près. C’était déjà assez réfléchi donc…

Parce qu’avant par exemple, où est-ce qu’on trouvait de la Belstaff à Paris?

[Silence] Pierre : Euh, je crois que t’as pas pris la bonne marque, là…

Philippe : Je sais pas si tu as fait exprès de choisir Belstaff, mais aujourd’hui Belstaff

C’est de la moto à la base, mais ça a été racheté par des Italiens…

Philippe : Je sais pas si je dois dire ça, on va peut-être se faire des ennemis. Mais Belstaff aujourd’hui, c’est un peu l’association entre le casque Ruby, le scooter et une veste de cette marque. Donc une association de trucs inutiles et qui coûtent une blinde… Enfin, c’est mon point de vue. Ce qui ne nous empêche pas de vendre du Ruby, car au départ, on trouvait le concept et le produit très bien mais maintenant… Quand tu vois dix scooters passés avec des mecs qui ont des casques Ruby et que celui-ci coûte plus cher que le scooter, bah voilà, ce n’est plus le monde de la moto….

Je parlais de Belstaff aussi parce que vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a eu une grosse branlette autour du revival Steve McQueen et finalement on dirait que vous êtes arrivés au bon moment. Sans le vouloir même peut-être… Vous le ressentez entre 2007 et aujourd’hui ?

Philippe : On peut pas calculer, mais c’est vrai qu’on est arrivé au bon moment, que le rock reprenait du poil de la bête face au rap, que ça ressortait les perfectos. Donc oui on est arrivé au bon moment, mais si ça ne fonctionne plus dans cinq ou dix ans, ça ne nous empêchera pas de continuer à porter des vestes en cuir ou de forestier. On aura toujours cet amour… Ce n’est surtout pas un phénomène de mode pour nous, c’est même tout le contraire : on est à contre-courant de tout ça. On défend nos marques, on défend ce qu’on vend. Quand on vend une paire de Red Wings, qui existe depuis trente, quarante ans voire cent, on n’a pas besoin d’attendre la mode pour en vendre, on sait en vendre. Et quand on voit aujourd’hui des shops qui en vendent et qui les soldent, ils ne se battent pas pour la marque. Quand tu vois ça mélangé à du G-Star ou du Diesel, tu comprends plus rien. Enfin, nous, ça nous dépasse…

Justement, face à ce revival Americana, contrairement au perfecto qui est plus biker, vous avez l’impression que les gens comprennent ce look, ou qu’ils le subissent et qu’ils viennent chez vous juste parce que c’est la mode ?

Philippe : Nous, on arrive à leur faire comprendre que s’ils viennent ici pour acheter un perfecto parce que c’est à la mode, ils n’ont rien à faire ici… Je reprends l’exemple du perfecto, parce que justement c’est un blouson technique à l’origine, conçu pour le motard : tant mieux pour nous, si d’une certain façon, ça arrive sur les défilés de mode mais nous, on n’est pas sur ce créneau. On connait ce qu’on vend parce qu’on aime ça et qu’on baigne là-dedans depuis un moment.

Comment vous en êtes venus tous les deux à vous intéresser à cette culture du coup, en tant qu’Européen? C’est pas la culture première d’un Européen a priori : toi Pierre, tu parlais de culture du beau tout à l’heure, mais c’est une culture très particulière du beau, celui d’un look col bleu d’outre atlantique…

Pierre : Pour certains c’est superflu, pour nous c’est l’essentiel. Après, tout dépend où tu situes ton intérêt majeur. Il y a plein de gens qui n’en ont rien à foutre de mettre 300€ dans un jeans, et je les comprends : leur priorité c’est pas le bon jeans. Mais ils peuvent le reconnaître, ils peuvent s’apercevoir que c’est quelque chose de qualité, que c’est une belle toile, que c’est bien monté et que ça tombe bien… Nous on fait ça parce qu’on aime bien, mais ce n’est pas une passion, enfin : pas une névrose…

Philippe : On a des… on peut pas appeler ça des clients parce qu’ils n’ont jamais rien acheté, mais des gens qui sont venus avec lesquels on a sympathisé, qui sont hyper passionnés et névrosés du produit. Ils connaissent tout : les dates de production, l’assemblage, etc. Mais ils sont tellement passionnés qu’ils vont rechercher l’original ou la marque qui le reproduit le plus adéquatement. Ils ne viendront jamais l’acheter chez nous, si même on l’avait, par principe. Ils sont trop névrosés pour nous. C’est le collectionneur qui va vouloir aller à la source.

Parlant de source, est-ce que vous seriez une sorte d’extension des mecs qui sont restés à Clignancourt, avec l’aspect chineur, chercheur de LA pièce. On peut vous associer à cette « scène » ? Ça vous dirait pas, par exemple, d’aller chiner dans des stocks US ?

Pierre : Non parce qu’on ne saura pas les dénicher, je ne sais pas faire. On n’en a pas la culture.

Philippe : On sait reconnaître une belle pièce, bien fabriquée, mais une pièce originale, dernière série et tout, ce n’est pas notre culture. On a la culture du beau. On est capable d’apprécier un sweatshirt japonais, tu vois comme ça, 1940, mais trouver la pièce originale authentique, non. Ce sont deux cultures différentes.

Pierre : Et on n’as pas le réseau pour ça. Tandis que pour le neuf, oui, on a un vrai réseau.

L’intérêt de Rocker Speed Shop, c’est d’avoir certaines marques japonaises : c’est pas trop compliqué de les avoir ?

Pierre : Non, facile, il suffit de payer.

Philippe : Quand on sort des produits à la vente, des sweatshirts à la vente à 200, 230€, t’imagines bien qu’on ne les a pas payés 20€. Donc après, il faut être capable de se dire que c’est hors de prix ; que pour les avoir, il faut pouvoir les payer et donc : est-ce qu’on peut les vendre. Nous, on a osé parce qu’on y croit, parce qu’on sait vendre ça. Rien de pire de vendre quelque chose que tu n’aimes pas. Mais pour en revenir à ses marques là, comme Loiron avec Mister Freedom, comme Real McCoy’s, toutes ces marques-là, on ne peut pas avoir que ça non plus. On aimerait dans l’absolu mais après, ça devient une utopie. On est obligé d’avoir des marques locomotives comme Levi’s Vintage, qui n’a pas été lavé, qui est fait aux Etats-Unis, qui vont rétrécir à la flotte, mais à moins de 200€, comme le 47. On fait quasiment toute la série de 501 de 1870 à 1967. Tu ne peux pas avoir que des produits qui sont quasiment exclusifs.

Je me rappelle être passé une fois et vous me disiez que vous aviez décidé d’arrêter Atelier Ladurance parce qu’ils avaient délocalisé la production. C’est quelque chose de vraiment important pour vous, la correspondance entre la réalité et le discours d’une marque ?

Pierre : L’histoire de Ladurance… C’est un produit typiquement français. Tu vas sur leur site, c’est la lavande à tout va, avec le bruit des cigales en cadeau. Première livraison : parfaite. Deuxième livraison : made in China. Et moi, je peux pas vendre un jeans à plus de 200€ avec un site jouant sur la Provence et une fabrication chinoise. Apparemment, ils sont revenus produire en France, mais on n’a plus de nouvelles d’eux. C’est dommage parce que c’était réellement un beau produit, belle finition, c’était vraiment une belle marque, comparée à Lee ou Levi’s, en terme de production. A priori, on nous a dits qu’ils s’étaient délocalisés parce que l’entrepôt de production était vétuste, moi je pense que c’est plutôt pour augmenter les marges, mais bon…
Le mec qui avait Ladurance, si j’ai bien compris, c’est un des associés de G-Star, qui est une des plus belles réussites du prêt-à-porter de jeanerie des dix dernières années. Donc plutôt que de se faire chier dans le Sud de la France, parce qu’apparemment c’était une toute petite unité qui ouvrait de temps en temps, il a dû préférer aller faire monter ses produits sur les mêmes chaînes de montage que G-Star. Et nous ça nous correspond pas d’avoir un produit fait en Chine à 250€, au même prix qu’avec un coût de production français. On ne dit pas qu’on préfèrerait qu’ils produisent ici par chauvinisme économique, mais ça fait chier de savoir qu’il s’agit tout simplement d’un leurre : tu affiches une éthique mais tu joues pas le jeu. Devant, t’as une certaine image de marque promouvant, véhiculant certaines idées de production française et tout, et en off, tu produits tout à moindre prix dans un pays en développement. Dans ce cas-là, tu fermes ta gueule. Atelier Ladurance, marque qui n’a jamais existé, c’est beau, c’est entre la Haute Couture et le jeans, t’en as presque trop dessus. Un puriste va te dire que c’est de la merde. Parce que dans ce milieu, il n’y a que trois marques, Lee, Levi’s, Wrangler. Le reste, c’est de la reproduction.

Philippe : Les marques japonaises font même de meilleures reproductions, le 47 de Sugar Cane, il tombe hyper bien, mieux que l’original, mais ce sont des jeans à plus de 300€. La marque originale avec une histoire : moins de 200€. Après, on n’est pas une boutique de luxe. Vendre des jeans à 700 ou 800€, on ne pourrait pas non plus. On fait des Mister Freedom parce que c’est une coupe vraiment différente, qui n’a jamais existé et les gens acceptent de payer 400€ pour. Mais ça s’arrête là, après c’est trop.

On parlait un peu de ça entre nous pas plus tard qu’hier : on était sur Superdenim, et c’est vrai qu’il y a des hoodies qui arrivent à des prix genre 350£ le hoodie zippé… or Nike avait déjà ressorti le même type de pièces, dans sa gamme Sportswear avec Loopwheeler, moins cher : ç’aurait été possible de vendre du Nike comme ça chez vous?

Pierre : Je vois même pas à quoi ça ressemble. C’est quoi?

Ils se sont maqués avec une des rares filatures de coton japonaises à l’ancienne qui reste, et ils ont lancé leurs trucs en faisant une vidéo montrant la production pour vendre ça avec un délire similaire à la Real McCoy’s and co. Sans logo évidemment.

Pierre : Faut qu’ils nous envoient le représentant (rires).

Philippe : On s’arrête en 1970.

Pierre : Ici, on aime les gonzesses avec des gros nichons, les fringues de la fin du XIXè aux années 1970. On ne vend que du neuf donc de la reproduction.

Vous êtes là dedans parce que vous étiez ados dans les années 1970?

Pierre : Ca se vérifie oui, enfin on était très jeunes ados, je crois que je faisais encore pipi au lit.

Philippe : et moi j’avais pas encore eu d’érection…

Votre client type, c’est qui?

Philippe : Si on devait faire un portrait robot, c’est un homme de 40 ans, marié le plus souvent, qui roule, mais pas obligatoirement en moto, en semaine ou seulement le week-end et qui en général gagne bien sa vie et, si tu veux, qui a trouvé enfin la boutique lui rappelant effectivement son adolescence où il reprend plaisir à s’acheter des fringues. Ce n’est plus maman qui va lui acheter la dernière collab’ à la con chez Colette, alors qu’il n’en a rien à foutre. Il vient ici, il boit deux, trois verres de vin, un peu de saucisson, il s’achète un Levi’s et une paire de Red Wings ou de Wesco. Il est content, il passe un bon moment et en plus il achète quelque chose qu’il aime et qui correspond à quelque chose. Le client type, c’est ça. Et pas forcément un biker : on nous a souvent associés à ça à cause de la déco. Alors qu’un biker, quand il rentre, ou alors le Johnny Halliday, le passionné de Harley, il comprend pas, parce que les produits valent de l’argent…

Et je crois que je l’ai rencontré, votre client type… mais dans le XVIè : une vraie tête de yuppie, mais faisant démarrer une BMW vintage, sapé à la Steve McQueen. Je me suis dit : “tiens, ça arrive aussi par ici“…

Philippe : Eh oui, notre client type c’est ça. Malgré tout, tu peux le constater, c’est qu’on vend du beau avant tout.

Mais comment t’expliques que des types du XVIè trouvent Steve McQueen cool?

Pierre : Parce qu’il frappait sa femme, parce qu’il frappait les gonzesses. Dérouiller les gonzesses, c’est cool (sourires)…

Parce que la presse magazines grand public en France n’en avait pas vraiment parlé avant de s’y mettre en retard… C’est quoi alors, un air du temps qu’on sniffe ?

Pierre : C’est comme un embouteillage, tu sais pas quelle est la bagnole qui fout le bordel. Et là on sait pas pourquoi, il y a un mec qui a sorti la carte Steve McQueen. Il aurait pu sortir la Joe Dassin.

Et je pense pas que ce type-là soit à fond sur les blogs pointus américains…

Pierre : Il y a de l’inertie, c’est les grosses marques qui vont trouver un intérêt à relancer un truc. Mais ce truc, ça correspond à ce que les gens aimeraient retrouver, une certaine douceur de vivre, l’homme libre, beau mec… On est vachement dans cette esthétique aujourd’hui. Ça ne m’étonne pas. Pourquoi un mec comme Paul Newman qui vient de mourir, qui était je pense un mec bien, qui faisait de la moto, qui était une icône d’Hollywood, beau mec aussi, mais qui n’a jamais trompé sa femme, pourquoi Newman est un has-been ? On ne parlera jamais de lui. Même dans une bonne école catholique, on ne fera jamais la promotion de ce mec-là. Aujourd’hui, on a envie d’avoir une vie bien rangée, et puis un petit côté mauvais garçon le week-end, à ses heures perdues, après le boulot, une fois qu’on a bien contenté sa famille, et puis c’est tout. McQueen, on occulte en général toute sa consommation de drogue, on garde juste le côté aventurier. Moi ça me choque pas. C’est vrai, c’est un mec qui aimait les belles motos, les belles voitures. Mais aujourd’hui, il aurait une Porsche moderne, un Cayenne, ce serait un gros beauf. Bah ouais, ce serait comme les enfants gâtés de maintenant, les Koweitis plein d’oseille qui se font une Bentley 320 plaquée or. Ils seraient comme tous ces acteurs, ces footballeurs, il aurait une grosse montre Bell & Ross en or rose. Il est bien parce qu’on le laisse dans son contexte mais aujourd’hui, il y en a plein des Steve McQueen… T’as Johnny Depp ou Brad Pitt, celui qui lorsqu’il a un problème avec sa moto, il appelle l’hélicoptère pour venir le chercher. McQueen, c’était un mec de la rue mais ce sont tous les mêmes. Plus personne ne fait rêver désormais, donc on puise dans le passé, et puis il avait une bonne gueule en plus. Mais en même temps, tu prends les photos d’époque, les mecs avaient de la gueule. Après, t’as tous les blaireaux qui viennent et qui me disent : “Regarde j’ai une Triumph comme Steve McQueen“… Alors moi qui aime les motos avant les fringues, qui m’y connais pas mal, je lui réponds, “il avait une TR6C, toute bricolée pour rouler, puis une moto route, mais il a eu 500 motos. C’était un grand malade certes, mais une moto comme la tienne, il n’en a jamais eue“ ? Tu peux pas leur dire ça… Mais c’est bien quand même.

Moi ça me fait penser à tous ces barbus en moto sur la Highway 1 qui roulent en Harley et compagnie : c’est que des sexagénaires bedonnants…

Pierre : C’est leur culture ! Je vais aux États-Unis souvent, j’aime bien la bécane donc je vais à des petites conventions, des réunions formelles ou informelles, peu importe… Le mec ici, il irait au club 203, au Renault Prairie. Ta mémère, elle est là, elle se fait chier. Une fois qu’elle a mangé son burger, elle tricote pour les petits enfants, et lui pépère il est là, il s’éclate. C’est leur culture. Plus jeunes, ils avaient ça ou alors ils n’avaient pas les moyens de posséder ça. C’est la continuité de leurs vies.

Tu es allé quand pour la première fois aux États-Unis ?

Pierre : Après le bac, j’avais 18 ans, 19 ans…

Et ton premier choc c’était quoi?

Pierre : C’était trop de gin avec du citron que les Brésiliens nous faisaient. Gin, citron coupé en deux avec du sucre (…)

Philippe : Moi jamais, j’ai jamais eu l’occasion. J’avais un boulot qui me prenait 80% de mon temps et quand je partais en vacances, j’allais ailleurs…

Et justement alors, comment tu as découvert puis t’y es-tu intéressé, à cette culture?

Philippe : Je l’ai vécu à travers mon adolescence, à travers Pierre, à travers la moto, à travers l’amour des belles choses, on revient à ça. On s’aperçoit que notre boutique est complètement différente de tout ce qui est consommation jetable : tout ce que l’on vend est fait pour durer. Les cuirs que l’on vend sont neufs mais il faut qu’ils se patinent et nos clients de quarante balais n’auront pas assez d’une vie pour ça. C’est tout l’inverse de marques que je ne vais pas citer, mais qui sont jetables, on est tout l’inverse de ça, on est à contre-courant. Tout ce que l’on a est fait pour se conserver, se patiner et se modifier.

D’ailleurs, pour Red Wings, vous vendez tous les produits d’entretien qui vont avec?

Pierre : On l’offre, on offre la graisse qui va avec.

Philippe : Enfin, je vois moi, les miennes n’ont jamais été graissées, elles sont mieux comme ça je trouve (Ndlr : il porte une paire de 875 bien vieillie).

Et donc à propos de cette culture par procuration, c’est par quoi qu’elle arrive à la base? Les films, la musique…

Philippe : Par la musique, puis par les magazines et ensuite cette amitié avec Pierre qui m’a beaucoup transmis. Toutes les séries américaines.

Pierre : Hawaii Police d’État quand tu regardes ça, c’est une encyclopédie, sans déconner. C’est génial. Mannix, tout ça.

Ils vont faire un remake de Hawaii Police d’État en film…

Pierre : J’espère qu’ils vont mettre Brad Pitt dedans sinon je ne vais pas le voir… (rires) Et Magnum aussi !

Philippe : C’est vrai que Tom Selleck était vraiment bon. Et dans un autre genre Amicalement Vôtre. Tu vois tout ça, on a baigné là dedans.

Pierre : Tony Curtis (ndlr Daniel Wilde dans Amicalement Vôtre) il est toujours mortellement sapé.

Philippe : La bagnole. Les deux sont complètement différents (nldr il parle de Lord Brett Sinclair joué par Roger Moore) mais toujours élégants. T’as pas forcément besoin d’aller en vacances là-bas pour t’en faire une bonne idée, finalement.

Pierre : Enfin c’est mieux et j’espère que tu vas y aller.

Vaut mieux : faut le voir pour le croire, parce finalement ça n’a rien à voir avec l’image qu’on peut s’en faire…

Pierre : Ça, si tu vas chez Wal-Mart, ça te fout une claque au mythe… Mais quand t’as un peu l’amour, la culture, il y a plein de trucs cachés que tu vois. Quand tu y vas avec l’ouverture d’esprit que l’on partage je pense, et des sensibilités, tu pioches, tu vois des choses que tout le monde ne voit pas et tu te dis “ah ça, c’est un vieux reste, ça, c’est un clin d’œil“…

Notamment au bord de la route…

Pierre : Ah bah ouais, les États-Unis, ça se traverse dans une bagnole.

Et un des intérêts, c’est que tu passes dans des vieux bleds pourris avec des friperies… Ou un vieux diner…

Pierre : C’est ça les États-Unis. C’est vrai que c’est du voyage pour idiot facile, tout vient à toi. Il y a tellement d’informations, de trucs, plus tu es sensible plus tu en captes, mais même le boulard de base reçoit quelque chose. T’as toujours le connard de base qui va détester parce qu’en France on mange mieux, machin, mais ça, pour être les champions du monde de la connerie, on est forts…

Tandis que les Japonais, ils y plongent… et d’ailleurs Ils ont un mot pour ça qui ne veut pas dire copie mais hommage dans une idée de reproduction très qualitative d’un objet…

Philippe : Pour eux, ils copient pas.

Pierre : Ils perdurent la tradition

Philippe : C’est perdurer, retravailler, mais c’est quand même du copiage.

Pierre : J’ai une anecdote : pendant quelques jours, j’étais avec un Japonais, un des plus pointus dans cette culture-là, que j’ai rencontré fortuitement mais avec qui ça a accroché parce qu’on est tous les deux bien élevés et qu’on partage des valeurs, alors que les Américains leur ont bien foutu sur la gueule, c’est ce qui est d’ailleurs paradoxal mais bref. Et là, j’étais trois, quatre jours avec lui au cours desquels on a eu une discussion un soir au restaurant : les Japonais sont assez amers envers les Chinois, ils dénoncent ouvertement le vol de tout ce qu’ils font, par exemple dans l’industrie automobile alors que je suis allé visiter le musée Toyota et tout est du pompage de bagnoles US ou européennes. Et là, tu vois, tout est dit, aujourd’hui ils sont avant-garde mais jusque dans les années 1980…

C’étaient eux, le péril jaune avant, dans ces années-là…

Pierre : Je sais pas si leurs lois sociales étaient très à l’avantage des ouvriers, mais c’est rigolo comment ils occultent tout un passage de leur histoire politique et économique, et industrielle. J’avais envie de lui dire, “arrête de dire des conneries, vous êtes les plus gros pompeurs du monde“. Mais j’ai fermé ma gueule, j’étais chez eux et avec les Japonais il y a tout un rituel, tu peux pas tout dire, c’était malgré tout un voyage d’affaires…

Mais rappelons-le, parce qu’il y a des marques qui n’ont pas gardé leurs archives, ces Japonais, heureusement qu’ils sont là pour les Américains parce que, d’une certaine façon, ils protègent et sauvegardent leur patrimoine à leur place…

Pierre : Oui parce que, quand ils achètent, ils rachètent la marque, le nom, tous les patrons et tout le droit à l’Histoire. Ils re-communiquent avec des images d’époque. Même quand ils fabriquent des choses aujourd’hui, ils vont marquer le lieu de production d’origine, par exemple un vêtement fait à Nagoya sur lequel est inscrit “Made in San Francisco“. Ils sont super forts, ce sont des puristes.

Philippe : Tu parlais de Belstaff au début, les Japonais sont tout l’inverse. Ces marques qui sont rachetées par des Italiens, des Chinois et qui sont retravaillées. Ils prennent les pièces d’époque et les refittent pour être plus contemporaines. Real McCoy’s c’est le contraire : on reprend les coupes 1940. Mais il faut être gaulé, parce que sinon t’as un peu l’air d’un con dedans…

De l’anti prêt-à-porter, presque… D’où le problème de Belstaff avec la Trailmaster qui est une superbe veste avec une histoire. C’est dommage.

Philippe : En Angleterre, il y a encore des belles choses pourtant, qui n’ont rien avoir avec ça…

J’aimerais parler un peu des Anglais, à moins que ce ne soit peut-être pas votre truc…

Philippe : Si, si, si, parlons de ces marques de cuir que nous vendons, que ce soit Aero Leather ou Lewis Leathers qui était la marque des rockers anglais dans les années 1960, ce qui nous correspond parfaitement aussi bien musicalement que pour la moto, la qualité du cuir et de la coupe.

Et qui eux-mêmes, ces rockers anglais, étaient déjà la première vague d’importation d’un style de vie américain…

Philippe : Oui, et donc Aero Leather, marque écossaise. Nous, nos fournisseurs sont américains, japonais, anglais majoritairement (…) qui nous correspondent. Comme je te disais, si je n’aime pas, j’ai du mal à vendre, à argumenter. Enfin vendre, je parle plus de transmettre.

Donc quand vous vendez un vêtement, vous cherchez à transmettre toute une histoire de la marque et du produit…

Philippe : Exactement, parfois on refuse des ventes, parce que ça ne va pas au mec. On va pas vendre un truc à quelqu’un qui ne comprend pas, ou qui est arrivé là par hasard.

Et il y a des gens qui achètent en dehors de Paris?

Philippe : Le site en ligne est en fait un site vitrine, pas un site de vente en ligne. On fait de la vente par correspondance, on continue de le faire car le site est fait pour ça, mais la quasi-totalité des achats faits de cette façon sont des merdes : la paire est trop petite, le blouson trop grand. Ça prend beaucoup d’énergie et de temps, entre répondre au téléphone, conseiller, emballer, aller à la Poste. Maintenant, on le fait, mais on ne fait plus de retour et on conseille vivement de venir essayer en magasin. C’est pas notre boulot, on ne sait pas faire ça.

C’est plus agréable aussi de vendre en magasin…

Philippe : C’est vrai qu’on est obligé d’avoir un site pour montrer les produits, la boutique, mais on préfèrerait ne plus vendre en ligne. C’est vraiment compliqué.

Surtout pour des coupes 1940-50…

Pierre : « Je suis au boulot, je me fais chier, je vais appeler » « Ah vous avez fait une faute d’orthographe »

Philippe : On n’a pas monté un shop pour faire de la vente par Internet, mais on le fait, contraint et forcé à vrai dire.

Pierre : Nous c’est pas La Redoute mais “On redoute“, c’est notre slogan…

Je vois que vous avez Dockers, le K-1, et pour revenir à votre rapport aux marques dont on parlait plutôt, vous n’avez pas été…

Philippe : réticents? Oui, oui. Il faut savoir qu’on se fâche avec tous les agents. On avait Edwin, on s’est fâché avec eux. On a Red Wings, on est train de se fâcher avec eux. Par contre, Levi’s (ndlr propriétaire de la marque Dockers), on s’entend avec leur agent car il a vraiment compris notre politique. On est une boutique qui commence à être un peu référencée, et plein de mecs viennent le voir pour qu’il nous présente et il est capable, quand ce sont des produits de fabrication chinoise, etc., de leur dire que ce n’est pas la peine, qu’ils vont se faire jeter. Donc pour revenir à Dockers, il est venu avec ça, il m’a dit d’attendre et de regarder, et effectivement, quand il m’a montré les pièces, je me suis dit que c’était top, c’est beau. Ce n’est plus le Dockers fait en Turquie, c’est une vraie reproduction. Il s’est bien vendu d’ailleurs, on lui a redemandé le même pantalon, mais ils en sortent un vieilli, usé et ça, ça nous intéresse pas. Nous, ça, on veut le faire nous-mêmes. Il y a des boutiques qui savent vendre ça, pas nous. Nous, on ne fait pas de jean délavé, on fait du jean rigide, brut, qui se délave grâce à toi. Pareil pour la femme, on a quelques t-shirts, mais on ne fait pas la femme, non pas parce qu’on ne les aime pas, loin de là, mais c’est trop compliqué, c’est pas notre politique. Parce que la femme même rock’n’roll, est toujours tenu de suivre un peu les cycles de mode. Par exemple, le perfecto a fonctionné cet hiver, mais après, fini pour elles.
 C’est justement parce qu’on les adore, qu’on fait pas la femme.

Merci Pierre. Merci Philippe. Merci pour la charcuterie et le pinard. Merci pour votre shop de qualité, Rocker Speed Shop.

ROCKER SPEED SHOP : 19 rue Commines 75003, Paris (est magique)

DU DEADSTOCK AU LIVESTOCK

mai 31, 2010 by Cuisto  
Filed under Société, Vintage, Vêtement, Webmagazine

Frédéric n’est pas allergique à la poussière.
Depuis des années, il s’amuse à sortir vêtements et chaussures des endroits oubliés par consommateurs, revendeurs et fabricants.
Une sorte d’intermédiaire entre notre passé et notre présent, un deadstock hunter, en quelque sorte.
Archéologue de La Hutte et autres hauts lieux de pèlerinage.

Adepte de running shoes, il vient de monter VEAM avec un ami.
De la running fabrication France, label rouge, certification d’origine contrôlée.

Interview melting potes.

Comment a commencé ton intérêt pour le vintage? C’était juste autour de la sneaker au début? Ou tu t’es vraiment intéressé à la sape en général dès le début?

Je suis avant tout un grand amateur de brocante, bric à brac, tout ce qui est de seconde main tout comme mes parents, donc pour moi la messe du dimanche c’était plutôt les vide-greniers des alentours. 
Même si mes premiers amours en temps que chineur sont les meubles, à l’adolescence je me suis très vite tourné vers les vêtements, principalement chemises et t-shirts. Durant un long moment, j’ai entassé des quantités de fringues assez ridicules, j’achetais tout ce que je trouvais beau, et ça, peu importent les tailles. 
Les vêtements de seconde vie ne sont pas cher, je me suis permis de commencer des collections sans le vouloir : des t-shirts a écussons, chemises à pan des années 1950 à 1970, chemises de grandes marques des années 1980, vestes velours des 1970s, etc.

Pour les sneakers, c’est un peu différent. J’ai dans ma ville natale quelques vieux shops qui avaient des bacs de baskets à 100 francs, et skatant, j’avais besoin de changer régulièrement de chaussures et pour pas cher si possible, je me souviens avoir skaté avec des Americana (des Adidas ndlr). À force d’achats, le gérant du magasin m’a ouvert la porte de son stock ; et là, je me suis retrouvé nez à nez avec des baskets que je voulais plus que tout durant mon enfance, et que je pouvais tout à coup avoir à moindre frais. C’est à ce moment la que j’ai commencé a ne me chausser qu’en vintage.

Qu’est-ce qui t’intéresse là-dedans? Le produit ou aussi le fait d’avoir les modèles originaux et pas une simple réédition?

J’aime bien le fait de porter des vêtements d’époques différentes, d’avoir de vraies pièces sur moi, avec un minimum d’histoire. De meilleure qualité aussi, les vêtements à l’époque étaient fait pour durer.
 J’aime aussi savoir que peu de gens ont la même pièce que moi, il reste une certaine satisfaction d’avoir des pièces originales, je trouve.

Tu attaches beaucoup d’intérêt à la localisation de la production? Tu recherches quoi exactement?
 Parce que finalement, la qualité ne dépend plus vraiment de ça maintenant, le temps où les nouveaux pays producteurs n’étaient pas capables d’offrir des objets de qualité est révolue.

Ben, disons que la majorité des vêtements que je chine dans les vieux bouclards sont made in France. Après j’attache une vraie importance à la conception. Ça vient pas mal du discours des vieux vendeurs qui vantent la fabrication française, je pense. Pour eux comme pour moi, le made in France est un label, et ce, autant d’un point de vue éthique qu’esthétique. Avant le discours récurrent était : «oui c’est du made in France, c’est fait dans telle ou telle région, ça fait de l’emploi.», une sorte de projection géographique et sociale de la production textile. Pour pas mal d’anciens, l’intérêt porté au « made in France » est étroitement lié au sentiment de faire vivre l’économie de sa région ou de son pays.

En France, la production prend du temps, il y a rarement de grosses chaînes de production dans le textile, bien souvent produire 200 ou 2000 pièces ne change pas le prix de revient unitaire du produit. Les mécanismes d’économies d’échelle ne fonctionnent pas de la même façon que dans les pays émergents.
Faire du made in France, aujourd’hui, c’est un vrai défi. Je prends notre exemple pour relancer la production d’une paire de baskets fabriquée ici, nous avons dû mettre en réseau des usines qui n’avaient plus l’habitude travailler ensemble depuis 20 ans, recréer des pièces qui n’étaient plus produites en France depuis un bail, notamment les semelles. Tout cela représente énormément de travail de prospection et d’investissement personnel.

Lancer un produit manufacturé en France aujourd’hui, ce n’est pas commercialiser un produit quelconque fait à la sauvette. L’investissement en temps, en travail, mais aussi financier, est conséquent et donc se ressent à tous les niveaux (design, conception, matériaux utilisés, etc…) dans la qualité finale du produit.

Comment tu décrirais ton rapport au vintage et aux produits fabriqués en France plus spécifiquement? 
C’est récent ton intérêt pour ça? On en trouve encore facilement?

Ça regroupe plus ou moins tout ce à quoi j’ai pu faire allusion plus haut : avoir un vêtement rare avec une production qui me convient.
Quant au made in France plus spécifiquement, ça vient de mon père, avant d’acheter un objet, la première chose qu’il regarde, c’est le pays d’origine, peu importe le produit. Ça peut aller de la chemise au paquet de gâteaux.
Et tout ça s’est accentué après mes 19 ans (âge de mon permis ) quand j’ai commencé à digger des deadstocks.
C’est pas bien compliqué à trouver mais pour cela encore faut-il se lever tôt…

C’est quoi la spécificité française finalement? Le style marin, la moleskine et  le style chasseur un peu anglais?

Pour moi, la spécificité du style français réside dans une certaine nonchalance, un laisser-aller dans la façon de s’habiller, des vêtements simples, très classiques et utiles.
Après je pense que le style (en vintage)  varie en fonction des régions et des époques, l’après-guerre ça pourrait être le bourgeron noir, le pantalon velours grosse cote, chemise à pans et béret.  C’était le style le plus répandu en province, qui a muté en bleu de travail et bourgeron bleu dans les années 1960.

Pour le style français plus parisien voire urbain, je pense que le personnage d’Antoine Doinel nous montre un bon exemple de ce qui peut avoir été le style français au fil du temps.

T’associes quoi finalement à ça? C’est un retour aux sources nécessaire? Ambiance saucisson, vin rouge et bistrot parce qu’on est rentré dans un monde super sophistiqué?

Oui, les vingt dernières années ont été des années « frime », « chic », « fric », colorées, et sophistiquées. On a fait une overdose de « trop » et renaît aujourd’hui sûrement une envie voire un besoin de se retrouver dans des chose plus simples, des classiques…

Et finalement, c’est pas cette surexposition de l’Americana, l’arrivée en force du Brittanica, qui nous donne envie de montrer qu’on a nous aussi un patrimoine de styles?

Oui c’est évident, avec une grosse volonté de ne pas laisser mourir ce patrimoine.

Enfin, dernière question à ce sujet avant de passer à autre chose, tu te considères comme chauvin?

Non, du tout.
J’ai juste eu, grâce à ma passion, la chance de découvrir et d’apprécier les produits de conception française. J’aime ce patrimoine pour tout ce qu’il représente en terme de style, mais aussi pour le savoir-faire qui va avec et je n’aimerais pas le voir disparaître des standards de la mode.

Parlons, un peu de la marque de chaussures de sport que tu as monté avec Vincent, Veam. Vous êtes donc partis sur une base de running, pour quoi un tel modèle, un sportif et pas un autre? Héritage du Coq?

Non pas spécialement, simplement nous sommes de grand fans de running des années 1980 & début 1990, avec une forte préférence pour Nike chez Vincent, et Adidas pour moi.

Ce qui est marrant, c’est que la première fois que nous nous sommes rencontrés, ce que nous avions en commun c’était les sneakers vintage, et puis à partir de là on en est venus à parler d’anciennes marques de baskets françaises et de leurs modèles et assez naturellement, nous nous sommes retrouvés en train d’évoquer le rêve de concevoir une running française qui correspondrait à nos attentes.

Aujourd’hui c’est ce projet là qui se concrétise plusieurs années après.

Ça n’a pas été trop difficile de faire produire des chaussures ici? Plus personne ne fait ça aujourd’hui non?

Si, ça a été un véritable chemin de croix.
Je pensais que chasser les deadstocks était déjà quelque chose de difficile, mais c’est du flanc à coté du travail que nous avons dû fournir pour remettre en route un réseau de production pour la création de cette basket. Notre ambition c’était une chaussure 100% made in France de A à Z, de la boite aux lacets. Pour cela, il a fallu que l’on retrouve le savoir-faire, perdu pour certains, des acteurs de production. Tout ça requiert un engagement considérable et ce à tous les niveaux.
Je dois avouer que fonctionner en tandem a été important pour ne pas baisser les bras.

Comment tu décrirais Veam? L’idée derrière, à qui vous pensez vous adressez, etc? Le nom vient d’où d’ailleurs?

Tout d’abord Veam c’est la volonté de proposer quelque chose de nouveau, une basket 100% française et de très grande qualité.
Pour schématiser, ce serait une chaussure qui reprend le travail que peut faire un chausseur classique haut-de-gamme, mais avec un look running.
Personnellement les sneakers que je trouve de bonne fabrication, ce sont les modèles que peuvent proposer les marques de prêt-à-porter haut-de-gamme, et très souvent, le style de celles-ci ne me correspond pas parce que soit trop excentrique soit trop « futuriste ». Je ne pense pas être le seul dans ce cas, Veam s’adresse à ces gens qui comme moi recherchent la qualité d’une chaussure traditionnelle avec un look classique de basket.

Pour ce qui est du nom c’est simple, c’est un acronyme, comme beaucoup d’entreprises le faisaient dans les années 1970-80, avec les deux premières lettres de nos noms de famille respectifs.

Tu penses qu’aujourd’hui en France, les gens intéressés par les baskets, commencent à s’intéresser aux chaussures faites chez nous?

Un des constats premiers que l’on peut faire lorsqu’on met son nez dans le petit monde des amateurs de baskets aujourd’hui, c’est que beaucoup de gens déplorent la qualité des produits qui sortent.
Je pense que c’est une conséquence de chaînes de production trop grandes et trop segmentées, il me parait clair que la qualité des produits pâtit actuellement d’une logique de taylorisation qui a été poussée à l’extrême par les grandes marques qui fabriquent des sneakers aujourd’hui.
En France, le fait est que ce problème de chaînes de production géantes et incontrôlables n’existe pas, ou alors dans une très moindre mesure.
Mais pour moi ce qui est vrai dans le domaine de la basket peut se transposer à bien d’autres secteurs d’activités.

C’est donc la première collection, il y a combien de modèles/coloris? Ca va sortir à quel prix? Vous pensez vous concentrer sur la chaussure sportive?

Oui ça sera la première collection, nous avons donc un modèle qui se décline en quatre micro-séries de différentes couleurs.
Le prix sera en accord avec le produit et l’éthique derrière celui-ci. C’est évident que nos prix ne peuvent être aussi compétitifs que ceux pratiqués pour des chaussures produites dans un pays émergent, mais la qualité de la main d’œuvre, des matériaux, du savoir-faire et même des conditions de travail découlant d’une production française ont un prix.

À l’heure qu’il est, nous pensons nous concentrer sur la chaussure sportive, c’est le domaine que nous connaissons le mieux et toujours de notre point de vue celui qui permet encore le plus de créativité et d’innovation en termes de qualité et de style.

Merci Frédéric.

FRANK MUYTJENS

mars 28, 2010 by Cuisto  
Filed under Vintage, Vêtement, Webmagazine

On est allés rencontrer le D.A. Homme de J.Crew, dans sa ville d’adoption, New York.
Un autre exilé, cette fois-ci hollandais, ayant lui aussi préféré s’en aller.
Un nominé GQ – CFDA, dessinant pour une marque pas indé.
Une première.
Un type qui fait en sorte de te simplifier la vie, en préparant ton placard pour toi, afin que tu sois subtilement bien sapé.
Docteur ès style.
Docteur ès look.
Frank Muytjens.

Aide-toi, J.Crew t’aidera.

Sachant que tu es Hollandais d’origine, comment as-tu fini par designer pour J.Crew en passant par Ralph Lauren ?

J’ai toujours été intéressé par la culture américaine, son Histoire, j’ai toujours trouvé ça fascinant. Je travaillais déjà sur le côté américain dans mon design, à l’époque où je vivais encore à Amsterdam. Je venais régulièrement ici, pour m’en inspirer et ramener cette inspiration en Hollande. Je me suis simplement dit que je ferais mieux de déménager à New-York et voir ce que je pourrais y faire. Profitant d’une opportunité, je suis arrivé à New-York en 1994 : un cheminement logique finalement pour moi. Les deux premières années, j’ai surtout fait du freelance de-ci de-là, mais rien de vraiment palpitant. Et cette opportunité de travailler chez Polo s’est présentée. J’ai commencé, je crois, en 1997. J’ai ensuite travailler pour RRL mais comme tu le sais, la marque a fermé pour quelques temps et je me suis retrouvé à faire de l’outerwear chez Polo Sports, puis je suis allé chez Blue Label.
C’était génial. Polo incarne vraiment l’héritage américain, sa culture, l’Americana. J’ai vraiment pu m’imprégner de l’histoire de ce pays, de tout ce qui gravite autour. Mais je ne dessinais que de l’outerwear, c’était très intéressant : j’étais environné de bons produits tout le temps. Mais je voulais faire plus que ça, explorer plus le style américain dans sa globalité. Et cette opportunité chez J.Crew s’est présentée en 2004, j’ai pris ma chance et je suis arrivé ici.

Qu’est-ce qui te fascine tant dans cette culture, ce style? Et surtout pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre, comme le style britannique par exemple?

Je suis aussi intéressé par d’autres styles , d’autant plus qu’aujourd’hui ils se mélangent. J’ai toujours été fasciné par la Ruée vers l’Or, les cowboys, les indiens, la découverte d’un nouveau pays, etc. Et aussi toute l’Histoire sous nos yeux ici, cette opposition entre le hall Art Déco de l’Empire State Building et les images de la Ruée vers l’Or. C’était quelque chose qui me parlait, qui était simple à comprendre pour moi, le Nouveau Monde, pas le Vieux Continent.

Un monde plus dynamique, plus attractif ?

Oui, et surtout plus clair, je trouve. Le design des années 1950, 1960, et la façon dont toutes ces choses s’articulaient comme je te le disais. Ce n’est pas seulement l’héritage, c’est bien plus que cela.
Les USA sont plus faciles à saisir, esthétiquement parlant. L’Europe, de ce point de vue, est uniforme. Tu te balades à Paris ou à Londres, et tu ne vois pas vraiment les différences. Et c’est d’autant plus bizarre car la plupart des grands architectes européens du milieu du XXè siècle ont immigré ici. Mais je me compare pas du tout à eux, bien sûr. Il y a plus d’opportunités, c’est plus diversifié.

Quelles sont selon toi les différences entre les deux styles, celui du Vieux Continent et celui du Nouveau Monde? L’Europe est plus statique non?

Le style américain est plus authentique, plus représentatif de son héritage aussi, le denim, le vêtement de travail (ce que vous avez d’ailleurs aussi en France, et dont je m’inspire beaucoup). Toutes ces influences ici sont plus accessibles. L’Europe est trop compliquée, son héritage trop dense, il y a tellement de pays. Comprendre le style vestimentaire européen est difficile, à la fois cohérent et le contraire. Tout s’entremêle. Alors qu’ci c’est juste une seule et même Histoire, et les styles sont bien distincts.

Quand tu designes pour J.Crew, quelle est ta vision? Comment fais-tu pour intégrer toutes ces différentes influences, casual, militaire, travail, etc.?

La perspective historique est la chose la plus importante pour moi. Chaque vêtement doit avoir une certaine raison d’être, une certaine histoire. Il doit avoir une origine, ça ne peut pas être quelque chose qui sorte de nulle part. Prends un trench coat par exemple, classique : chaque détail a son explication, et quand je designe, je vais peut-être changer la matière, la taille. C’est ce qu’est la mode masculine, ou en tout cas la vision que nous en avons chez J.Crew : jouer avec des classiques, tout en restant dans un certain cadre. Il y a tellement de détails sur lesquels jouer, entre la taille, la fabrication, la couleur. Et c’est déjà beaucoup pour un homme.
C’est aussi une certaine nostalgie, j’aime toujours savoir qu’il y a une certaine histoire derrière le vêtement. Il remplit une certaine tâche, une certaine fonction. Je ne peux pas ajouter de détails inutiles, sans fonction. C’est inconcevable pour moi.

C’est peut-être justement la différence entre la Mode homme et la Mode femme : chaque détail devant être avant tout fonctionnel ?

Exactement, mon équipe cherche et ramène du vintage des quatre coins du monde, et prête attention aux détails, aux renforts, afin que le vêtement ne tombe pas en mille morceaux. Toutes ces choses auxquelles on ne pense plus finalement mais qui sont là pour remplir une certaine fonction. On se base aussi sur des catalogues mais la quasi totalité des designs se font grâce au vintage. On trouve toujours des choses nouvelles, c’est incroyable. Par exemple, je suis tombé il y a peu de temps, sur un pantalon de survêtement, des années 1920 je crois, qui a été reprisé, rapiécé, et c’est incroyable de trouver ça encore aujourd’hui, et de se dire qu’une personne ait autant tenu à conserver ce vêtement, de le réparer tant de fois. Et j’adore imaginer l’histoire derrière ça, peut-être que ça appartenait à un boxer, ou je ne sais pas.

Les traces du temps qui passe?

Oui, raconter une histoire, l’Histoire de chaque vêtement est cruciale.

À propos des marques que vous invitez, et il y en a beaucoup, comment les choisissez-vous? C’est aussi une question d’Histoire? Une question de design? Les deux?

Ça a commencé avec Red Wings. Tout le monde en portait au bureau et on se disait que ce serait génial d’en faire, mais qu’en même temps, on ne le ferait jamais aussi bien si on les développait nous-mêmes. On s’est donc dit qu’on ferait mieux de leur proposer de travailler ensemble. Et tout a commencé comme ça.
Et toutes ses marques avec qui l’on travaille – Levi’s, Baracuta, etc. – qui ont une vraie Histoire, qui ont un produit qu’elles font vraiment bien, depuis toujours et ce, sans se soucier des tendances, sans jamais le modifier. On travaille par exemple avec une usine anglaise, appelée Fox Brothers qui existe depuis le XVIIIè : ils ont toujours le même logo, occupent les mêmes bâtiments. Tellement d’Histoire et d’histoires. C’est pour ça qu’on les aime. Elles sont un peu poussiéreuses et endormies. Il faut les digger. Et quand on les met à côté des autres collaborations, des autres produits, elles reviennent un peu à la vie. Elles restent ce qu’elles sont mais en même temps, un peu « rafraîchies ».
Pour toutes nos collaborations, elles ont besoin d’avoir une histoire, que ce soit à propos de la fabrication, des matières ou autre. Par exemple, on travaille avec The Hill Side qui utilise des matières provenant du Japon et en assemblant aux USA, très authentique mais qui a seulement un an d’existence : c’est la seule marque récente avec qui nous sommes partenaires. Sinon toutes les autres sont historiques. Il y a tellement de marques qui méritent d’être redécouvertes.

Quand on entre dans un magasin J.Crew, c’est un peu comme entrer dans la caverne d’Ali Baba pour hommes : il y a tous les styles, tous les basiques pour homme, que ce soit la veste de moto, le jean, le chino, les boots, etc. Comment vous faites finalement pour conserver cette cohérence J.Crew?

Tout simplement. Pour comprendre, il y a l’importance du merchandising, que ce soit sur le site web ou en magasin. C’est J.Crew avec du Mister Freedom, avec Red Wings et tous les autres. Je ne saurais trop l’expliquer, ça marche tout simplement, c’est cohérent. C’est la façon dont on s’habille. Quand on a ouvert le Liquor Store, le but était de montrer des exemples, et non la totalité de la collection, associés avec les marques dont on parlait, et ce, d’une façon attrayante.

Comment tu définirais la ligne directrice du design de J.Crew ?

La litote, la facilité, la classe avec une certaine touche… On veut que nos vêtements s’améliorent avec l’âge, vieillissent avec celui qui les porte, et pas qu’ils soient juste saisonniers, qu’ils gagnent en charme à force d’être portés et lavés. Que finalement, ils aient leur propre histoire. C’est vraiment mon idée quand je designe.

Quelque chose de simple à porter….

C’est aussi la doublure, les détails qu’on trouve à l’intérieur du vêtement. Et c’est j’espère mieux que ce que peuvent faire nos concurrents. Les délavages sont aussi très importants : on commence d’ailleurs à avoir une certaine renommée grâce à ça. Et je pense aussi que notre consommateur ne veut pas avoir un look criard, la qualité et l’élégance sont plus importantes. Il est d’ailleurs sûrement pointu, mais discrètement, pas de façon évidente, et c’est pour cela que nos produits l’intéressent à mon avis.

Un homme intéressé par la mode, mais d’une façon masculine, dans le détail et la subtilité, comme tu dis, la facilité, une impression de désintérêt pour ton look alors que c’est tout le contraire bien sûr…

Exactement, comme si c’était la première chose que tu avais prise dans ton placard, alors que pas du tout. Et je pense aussi que dans le style, les hommes sont feignants et ont besoin de références. Ainsi de notre chemise en chambray par exemple : nos clients l’ont redécouverte, ils savent comment elle est taillée, on en changeant la couleur, la matière, avec les mêmes détails mais c’est toujours la même chemise, ça lui facilite le travail. C’est d’ailleurs une de nos idées à propos du style masculin : être cohérent et constant. Tu ne peux pas changer de style, de garde-robe à chaque saison, je ne pense pas qu’un homme veuille de ça, moi non en tout cas. C’est l’importance des vieilles pièces encore une fois, d’où l’attention particulière qu’on porte au délavage. De cette façon, tu as l’impression que tu as ce vêtement depuis toujours, que c’est vraiment le tien et tu sens bien dedans tout simplement. C’est un peu notre philosophie. Et notre force, c’est aussi de ne pas être cher, comme ça, ceux qui achètent nos vêtements ne vont pas trop y faire attention, à l’inverse d’un vêtement beaucoup plus cher.

Moi aussi je ne supporte pas un vêtement trop neuf, je commence vraiment à apprécier mes vêtements quand j’y vois les marques de mon utilisation. Comme pour ce jean que je porte là en ce moment.

Oui, parce que tu as travaillé pour qu’il devienne comme ça. Je sais, moi c’est pareil, celui que je porte, je l’ai depuis trois semaines et je suis content car enfin je commence à le marquer (rires).

J.Crew, c’est aussi éviter le total look…

Pour les hommes s’intéressant à la mode, c’est facile mais pour un gars plus normal, c’est moins simple de faire comprendre ce genre de choses. J’espère qu’on arrive à faire passer le message, que ce soit à travers le site Internet, le catalogue, le merchandising en magasin. On a une démarche quasi pédagogique.

C’est justement votre point fort, enseigner aux hommes comment bien s’habiller, sans vraiment avoir besoin d’y réfléchir.

D’une façon cool, avec les détails qui font la différence…. On doit être cohérent parce que les hommes sont déconcertés face à la Mode, je crois.

Comment faites-vous alors pour réinventer J.Crew à chaque saison ?, car vous travaillez sur des basiques.

On a, disons, nos fondations sur lesquels nous construisons nos collections. Et on doit effectivement innover ou rénover nos produits. C’est un processus organique. On a des pièces canevas qu’on modifie, si on peut dire. J’ai un peu de mal à m’exprimer, c’est utiliser ce qu’on a déjà et les améliorer à chaque saison, et il faut essayer encore et encore.

Recontextualiser le vêtement et voir comment alors il devrait être pour aller avec un autre : ce serait ça?

Oui, sans non plus les ancrer dans un contexte qui le rendrait trop difficile. Intégrer de nouvelles influences sans jamais être en rupture, rester dans la continuité de ce que nous avons toujours fait. C’est comme ça qu’on les améliore, je crois.

Comment vous avez pensé la ligne de l’automne prochaine?

On est dans la continuité mais on a rajouté beaucoup de militaires, ce que j’aime particulièrement, des doudounes à la Eddie Bauer, ce style camping / randonnnée. On collabore d’ailleurs avec cette marque de Seattle, Crescent Down.

Vous vous tournez vers un outerwear plus moderne ?

Oui mais toujours mélangé avec des vêtements plus classiques. On ne deviendra pas une marque pour les randonneurs.

Une question qui n’est pas directement liée à J.Crew mais plus au style masculin de façon général, comment tu différencierais le style casual du style preppy? Beaucoup parlent de preppy en ce moment, alors que c’est plus un style 1980s, tiré à quatre épingles avec tous ces détails pas fonctionnels justement.

C’est une particularité de la Côte Est en fait. J.Crew, à ses débuts, en 1983, était ancré dans ce style, mais plus du tout maintenant. Même si aujourd’hui on reprenait un élément du style preppy, comme une veste en madras, on le déformerait, le défoncerait un peu, pour que ça devienne quelque chose d’autre, pas un vêtement preppy, wasp trop propre. C’est drôle, parce que je suis européen, je n’ai donc jamais grandi dans ce milieu et je peux ainsi m’en moquer, le repenser car j’ai un point de vue d’outsider sur ça.

C’est peut-être pour ça que tu as ce poste aussi aujourd’hui, car tu es forcément plus distant vis-à-vis de ce style, tu as une perspective différente d’un Américain qui aurait évolué dans cette atmosphère, en plus d’avoir la touche européenne.

C’est vraiment restrictif comme milieu, comme style. Mais on peut vraiment en jouer. J’en parlais justement durant un design meeting, j’aimerais bien avoir un short avec plein de broderies et le délaver pour qu’elles s’abiment, qu’il y ait des trous, etc, que ce ne soit plus un vêtement preppy, que ce soit plus cool, plus sombre.

Les must-have qu’on devrait trouver dans tous les placard d’un homme?

Un bon jeans, une bonne paire de chaussures, chères (rires). Les chaussures sont importantes, que ce soit des richelieus à bouts fleuris, ou des chukkas, ou autres. Un costume couleur marine, bien ajusté. C’est vraiment important. Les chaussures sont une pièce maîtresse, ainsi qu’une bonne montre.

Question un peu stupide, mais pourquoi de nombreux types sur votre catalogue portent des t-shirts sous leurs chemises? Un réflexe qui en France par exemple ne se faisait pas du tout normalement mais qui commence à s’imposer.

Je sais pas, je me demande maintenant si je faisais pas déjà ça quand je vivais encore à Amsterdam. C’est plus propre, je trouve. C’est un accessoire désormais, que ce soit avec un t-shirt vert armée, ou autre. C’est fonctionnel à l’origine, presque un réflexe. C’est juste plus confortable, je trouve.

Merci Frank.

TIM SWEENEY

février 22, 2010 by Cuisto  
Filed under Musique, Webmagazine

Tim Sweeney est passé au Social Club il y a un gros mois, dans le cadre de sa tournée des 10 ans de son radioshow sur WNYU.
Beats In Space ça s’appelle si vous ne connaissiez pas déjà, BIS pour les aficionados, le rendez-vous d’à peu près tous les dingos de la perle enfouie loin dans les bacs. Et on ne parle pas huîtres ni ostréiculture.
Nous, nous l’avions rencontré un peu plus tôt, quand il était venu jouer pour la fête de lancement de l’album de Joakim.
On sort enfin cette interview.

Avant de venir ici, j’écoutais le mix assez récent que tu as fait avec pas mal des morceaux de la dernière Balihu compilation de Daniel Wang, en relisant le dernier chapitre de Turn the Beat Around de Peter Shapiro dont le dernier chapitre où l’on retrouve justement des citations de Wang et où Shapiro écrit : « la nouvelle génération revient à toute cette musique de la fin des années 70, début des 80 parce que cette époque était la dernière période d’innocence »… tu es d’accord avec ça ?
La dernière époque d’innocence ? wow (rires)… Pour moi, je crois que c’est une époque où le sampling n’existait pas encore, où les gens je crois créaient des choses nouvelles, je ne connais rien d’autre sur cette époque, cela me paraît même ambigu parce que je ne me représente pas vraiment cette période comme celle de l’innocence, surtout quand tu entends toutes ces histoires de drogues, de sexe etc…

Je crois que Shapiro parlait surtout du cloisonnement musical, son absence plutôt, entre les marchés gay et hétéro, blanc et noir…
Oui, ça je peux le comprendre parce qu’aujourdhui, c’est clair que les scènes gay et hétéro sont totalement séparées et sûrement que les loft parties de Mancuso étaient simplement un gros mélange et tout le monde s’en foutait… Même si tu peux trouver encore des fêtes de ce genre quelque part c’est juste que…

C’est plus difficile ?
Ouais, c’est pas toujours hyper simple à trouver mais à cette époque, je crois que les fêtes gay devaient se faire plus discrètes et qu’elles étaient plus ouvertes musicalement, comme les hétéro l’étaient d’ailleurs aussi et qu’ils y venaient parce qu’ils savaient que les soirées gay étaient un peu plus fun …

Où est-ce que tu places le degré de nostalgie chez les gens comme toi et ceux qui viennent sur Beats In Space et qui passent leur temps à fouiller dans les bacs ?
Quand je cherche des disques, parfois c’est après avoir lu des livres ou entendu des dj’s plus vieux que moi parler de ces vieux hits oubliés que je vais essayer de les trouver, en cherchant bien. Après, la plupart du temps, quand je vais aller farfouiller dans toutes ces piles de vieux vinyles, je ne pense pas que je sois guidé par la nostalgie mais par le fait d’essayer de trouver la perle cachée, c’est ce genre de motivation qui explique cette manie je pense.

Revenir en arrière pour aller de l’avant ?
Peut-être qu’il s’agit de regarder en arrière mais je crois que pour la plupart des gens qui viennent à mon émission ou ce que je fais moi, il s’agit de mixer de vieux trucs avec des choses récentes pour essayer de montrer d’où viennent les influences et peut-être oui, de montrer comment on peut continuer à progresser à partir de ce qui a été fait, comment on peut aller plus loin à partir de ces bases.

Et des gens comme Maft Sai ou Harvey pour ne citer qu’eux, ne seraient pas l’équivalent des rats de bibliothèques, un peu plus fun que ces intellos mais pareillement un peu spéciaux?
Euh… (rires) Eux trouvent des disques que les autres comment dire ?… une des choses que je préfère dans l’émission c’est de voir plein de ces nerds dans leur genre qui ont une telle culture musicale, une telle connaissance que ça ne peut que te secouer. Ce sont eux qui continuent de fouiller, d’écouter, d’aller dans ces endroits poussiéreux qu’eux seuls ont l’air d’aimer pour trouver ces tubes et ces choses que les gens ne connaissent pas. Tous ces trucs dont les gens ne connaissaient même pas l’existence à l’époque de leurs sorties, par exemple tous ces disques thaï que Maft Sai a joués et dont, je crois, personne ne connaissait rien de rien…

Cette quête de la perle perdue n’est pas aussi une façon d’éviter de s’ennuyer à passer toujours les mêmes morceaux, cette rengaine rébarbative que James Murphy par exemple dans une interview cet été avouait ne plus pouvoir supporter ?
Je n’ai pas lu cette interview mais oui, quand tu n’es plus trop excité par ce qu’il sort, mieux vaut regarder en arrière. Quand tu es dj, tu es obligé de trouver quelque chose d’excitant, si tu vas dans une boutique de disques et que tu ne trouves rien de bien dans les nouveautés, tu es obligé d’aller voir ailleurs, pas forcément que dans la disco non plus, dans d’autres styles, quelque chose en tout cas qui va te faire dire “ce disque-là, je vais retourner les gens avec quand ils vont l’entendre“. T’y es obligé.

Tu n’es jamais fatigué toi par ce genre de clubbers qui veulent entendre les mêmes trucs tout le temps, les must-hear de la saison on va dire ?
Je sais ouais, mais ça fait partie du boulot de dj que de trouver une manière de… (réflexion) leur plaire mais aussi de jouer quand même ce que tu veux jouer, ce que tu aimes vraiment et de trouver le moyen de jouer ça, ce qui d’ailleurs fait tout le sel du boulot sinon ce serait dans le genre lassant… Évidemment je sais ce qu’il faut mettre pour répondre à l’attente des gens mais faire ça à chaque fois, non, trop chiant. Il faut savoir jouer avec les gens, les amener où tu veux, c’est notre boulot.

Pour en finir avec le sujet nostalgie : tu as dû te sentir pas qu’un peu heureux de recevoir sur Beats In Space quelqu’un comme Sal P des Liquid Liquid, non ?
Oh oui… Quand Sal P est venu et qu’il a commencé à dire qu’il était honoré de venir sur BIS j’avais juste envie de dire “arrête, tu peux pas me dire ça Sal“ !, mais “vas-y, tu es une putain de légende vivante pour tant de gens !“ Pour moi, ces gens sont dingues et j’adore avoir des gens de cette trempe sur la radio parce qu’ils reviennent ainsi à la lumière et ils le méritent vraiment : Sal P, non content d’être le mec le plus gentil du monde est une légende, les histoires qu’il a à raconter sont juste folles, il était là, lui, en 1981 à New-York. Il a tout vu alors que nous, on en est à s’imaginer comment ça devait être, c’est bien pour cette raison que je l’ai interrogé longtemps ! Comme d’avoir son avis sur le New-York d’aujourd’hui et celui de l’époque, surtout quand on sait comment c’était à l’époque…

Qu’est-ce que tu penses de tous ces gens aujourd’hui bloqués sur cette époque et qui n’écoutent que du post punk et new wave anglais ou américains tout en crachant sur cette disco qu’ils considèrent comme beaucoup trop cheesy, avec ces cuivres et ces violons, et ces voix de mini divas ?
Je crois que c’est un peu comme ces gens qui vont dire “pas possible, c’est trop gay !“ ou des trucs dans le genre… On en revient à ce qu’on disait au début : trop gay, trop black etc., c’est malheureux parce que je pense que ces gars de l’époque post punk qu’on vient de citer s’inspiraient beaucoup de ce qui se passait chez les homos ou les Noirs.… Les gens dont tu parles sont des esprits coincés, exemplaires de ce que tu trouves un peu partout.

Je me suis toujours demandé moi comment ils font pour distinguer ce qu’ils considèrent comme “cool“ et le reste quand tu sais qu’un Blue Monday des New Order, ou un Do the du ou Shake it up des A Certain Ratio par exemple n’auraient jamais vu le jour si ces groupes de Manchester n’étaient pas allés à New York, n’étaient pas allés dans des fêtes et écouté ce qu’on y passait, pas vraiment “arty cool“ mais funky…
Bah ouais, c’est juste une histoire d’œillères. Certains n’écoutent qu’un seul type de son, seulement un seul en se fermant sur tout le reste. Et des gens de cette espèce-là, tu en trouves dans n’importe quelle scène, je pense au hip hop par exemple…

Exactement, où forcément le hip hop ne viendrait que des racines soul et funk, surtout pas disco, trop homo, ou rock, trop blanc…
Je ne suis évidemment pas d’accord avec cette façon de voir, hein : cet état d’esprit les empêche de reconnaître toutes les influences évidentes, tout se mélangeait à l’époque et même avant, le rock’n’roll était influencé par le blues comme tout le monde le sait…

Elvis gros suceur… Mais pour en rester à ce point, je pensais au One Day de The Juan MacLean l’an dernier qui est tellement référencé Human League…
C’est sûr…

Pourquoi la new wave continue d’être LE truc cool pour tant de gens, partout, tout le temps ?
Je sais pas… Quand leur album est sorti, Juan MacLean avouait partout qu’il était à fond sur Human League mais pour en venir à ta question, qu’est-ce t’en penses toi ? je suis curieux…

Bah, je parlais de nostalgie et je crois que c’est une question de génération mâtinée de codes culturels blancs, en gros ce sont les référents “cool“ de ceux qui sont désormais au “pouvoir“ : il suffit de mettre de la new wave pour paraître « cool »… Même si je n’ai rien contre, c’est un des moments forts de l’histoire de la musique mais il n’y a pas que ça…
Je vois bien oui, je crois que c’est aussi une des raisons qui explique comment DFA a été vite sous les feux de la hype, parce que cette influence sur eux est claire. D’un autre côté je ne fréquente pas trop des gens qui n’écoutent que ça. Je connais bien les Optimo par exemple et même si eux aussi sont férus de new wave, ils ne sont vraiment pas limités à ce style.

Leur mix new wave de l’été dernier était ultra béton, c’est clair…
Mais j’adore aussi trouver des trucs dans le genre. Tiens ce soir, je vais passer pas mal de minimal (wave, ndr) début 80, ce genre d’électronique minimale qui est un peu new wave mais pas du tout aussi bien produit. Quelqu’un comme John Bender par exemple qui était, je crois, de Cincinnati et qui faisait tous ses disques chez lui, juste avec un clavier et une boîte à rythmes, enregistrant tout lui-même. Tout auto-produit, un de ses disques était même enroulé dans du sparadrap, et il le vendait comme ça… Ses paroles sont pas mal bizarres voire carrément perchées mais toujours intenses, très intimes et tout ça, avec ce je ne sais quoi qui vient des claviers et de la boîte à rythmes… Pour moi, c’est juste de l’amour, très loin de l’idée de se faire de l’argent, ou de devenir célèbre, ou alors peut-être avait-il dans l’idée de devenir une star mais tu sens toujours cette passion pour ce qu’il fait alors que maintenant, c’est plutôt difficile de sentir une telle authenticité dans ce qui sort, même si c’est toujours intéressant mais bref… Pour en revenir à la new wave, je crois que pour moi et tous les gens que je connais et apprécie, si on se plonge dans un genre c’est aussi pour en connaître ses influences ou ce qui a suivi. Quelque chose comme rassembler les pièces d’un puzzle.

Et là, ça va être quoi bientôt, le nouveau truc étiqueté “trop cool“ à ton avis?, je sens bien le krautrock moi…
D’autres gens vont dire que c’est le rock psyché turc…

Haha oui, ou le jazz funk turc – ça me fait penser à un pote ça…
Ouais, c’est dingue aussi ça, ça risque bien d’être à la mode d’ailleurs… Mais tout est histoire de cycles. Comme ce dont on parlait tout à l’heure, tu commences à être fatigué par ce que tu joues donc tu vas voir ailleurs et si ça se trouve les gens vont s’y intéresser comme toi, et tu recommences à chercher autre chose et c’est reparti… Et l’on finit par revenir un jour à la new wave (rires).

J’ai vu aussi que sur le Rammelzee sorti par Gomma, tu as posé des scratches… c’est Steinski qui t’a appris à en faire ?
Non… parce que Steinski ne scratche pas du tout… La première fois que je l’ai rencontré, j’allais voir en fait Kid Koala qui faisait une fête pour lancer son premier album – t’achetais son disque et tu avais un entrée gratuite et j’étais sûrement un des premiers à l’avoir acheté je crois… – et c’était Steinski qui ouvrait cette soirée. On a parlé ensemble et de fil en aiguille j’ai commencé par travailler avec lui mais à part ça, je m’exerçais déjà au scratch. Je crois qu’il m’a montré les autres musiques sur lesquelles tu pouvais également scratcher mais surtout, c’est lui qui m’a éduqué sur les racines du hip hop, tout ce que ça pouvait représenter, tout le funk et la disco qui l’ont influencé, et le rock aussi, et le jazz bien sûr, tous ces disques qu’il a lui-même samplé.

Est-ce que pour le jeune homme que tu étais à l’époque, Steinski fut une sorte de mentor ?
Clair, ça l’est totalement, ne serait-ce par le fait qu’il m’ait ouvert les yeux. À cette époque, j’étais focalisé sur un genre et un seul mais quand tu vas chez lui, il y a des disques littéralement partout, de tout type de musique, et si j’en sortais un seul, il était capable de me raconter une histoire sur ce disque-là en particulier. Il était très pédagogue. C’était comme d’aller à l’école pour moi, dans le bon sens du terme (sourires)…

On comprend mieux pourquoi tu as fait un jour une mixtape rock (Purple pills for a sleepless night) et de montrer que t’en connaissais certaines de ses pépites…
Disons que je me suis plongé là-dedans, pour finir par y trouver ces disques-là. Et la même chose m’est arrivé quand j’ai commencé à bosser pour DFA. Steinski était un collectionneur de tout ce qui est en rapport plus ou moins lointain avec le hip hop, alors que les gens à DFA m’ont montré leurs disques à eux, tous ces trucs post punk, krautrock, tu vois, les vieux trucs de house, de techno, alors que la culture de Steinski ne m’y avait pas amené. C’est ainsi que tu finis par acquérir une vision plus large des choses.

Pour rester sur Gomma, ils ont signé The Phenomenal Handclap Band… est-ce que ce groupe est un bon miroir de ce qui se passe musicalement à New York downtown ?
En fait, non. Ce qu’ils font est bien, je les ai vus jouer une fois, j’ai même fait leur fête de lancement à la Santa’s Party House et c’était cool parce que le mec qui a fait leur pochette, Lee Douglas, est aussi un producteur, donc oui, c’est une espèce de collectif, où tu as une bonne poignée des gars du centre qui se sont rapprochés… Ils bossent avec Tummy Touch, avec Gomma maintenant… C’est un reflet de ce qui peut se passer sur la scène downtown, mais je ne dirais donc pas qu’ils représentent tout ce qu’il peut se passer… il y a d’autres trucs qui arrivent, tout simplement parce qu’il y a plein de gens ici à New York.

J’ai lu sur le blog de Beats In Space que tu as joué dans ces fêtes appelées Sunday Best, à Brooklyn : est-ce que tu peux nous dire deux mots de la scène dance new yorkaise ? C’est quoi l’ambiance actuelle ?
C’est dur New York en ce moment. C’est un peu la honte compte tenu de l’histoire de la ville et de son rôle dans la dance music et ses clubs qui ont fait tant parler, mais en ce moment c’est pas ça du tout, même si je dois dire que les Sunday’s Best, en plein été, sont vraiment cool, en extérieur comme ça à côté du canal en plein après-midi (de 15 à 21:00) dans un endroit paumé, pas loin d’où j’habite d’ailleurs. Mais sur la scène en général, plein de clubs ont fermé, il n’y a pas même un endroit où j’aimerais aller… Ici j’entends les gens dire que la scène clubs craint aussi, mais vous avez le Social Club, le Rex etc.… Mais à New York, on a rien de ça, du tout, alors oui, il y a la Santa’s party house, tout le monde croyait que ça allait être notre bouée de sauvetage mais le son n’est pas bon, c’est pas parfait, on a fait des soirées DFA là-bas, j’avais même une sorte de résidence pendant un temps, je vais sûrement y faire une soirée Beats In Space mais bon, c’est pas l’endroit rêvé…

J’ai lu que David Mancuso continue à faire ses soirées, c’est vrai ?
Oui, il continue, il en fait à la Maison de l’Ukraine… De toute façon, il a toujours organisé des soirées privées, que ça soit les soirées “rouges”, des soirées chez lui, ou à la Maison de l’Ukraine. Cela ne se déroule jamais dans des clubs, il loue l’endroit, il ramène le son et tout ça et ça se termine à minuit… En réalité, je ne sais pas où les gens sortent aujourd’hui, plus dans les petits bars. Je crois que les gens vivent un peu partout maintenant, alors qu’avant il y avait plus d’espaces à New York, des zones industrielles avec que des usines et rien autour, si tu faisais une fête dans ces coins, personne n’allait appeler pour tapage nocturne et compagnie. Aujourd’hui, tout le monde veut habiter dans ces endroits, ils paient un million de dollars pour y habiter, alors ils ne veulent pas de problèmes de bruit sinon ils appellent direct la police.
Beaucoup de trucs ont donc bougé vers Brooklyn, c’est évidemment par là que ça se passe, mais du coup tout le monde y déménage aussi, les gens se mettent à se plaindre du bruit et on se retrouve avec les mêmes problèmes à Brooklyn. C’est une vraie honte parce que New York jouissait d’une telle réputation en termes de clubs… Donc voilà, quand on me pose cette question, et on me la pose souvent, j’essaie d’imaginer, comme on disait tout à l’heure, d’imaginer comment c’était New York au début des années 80 or je crois que c’est comme ça que les gens de l’extérieur voient encore New York sauf que ce n’est plus ainsi. Du tout. Tiens, en parlant des Optimo, je ne pense pas qu’ils aient fait une bonne soirée là-bas depuis un sacré bout de temps… C’est une honte…

Le résultat de la gentrification…
J’espère que les choses vont changer et aller mieux mais je n’ai pas l’impression qu’on en prenne la direction.