
Quand on évoque l’ex Yougoslavie aujourd’hui, c’est soit à propos d’une histoire de mafias, soit à l’occasion d’un énième procès cafard impliquant un criminel de guerre au nom imprononçable et des milliers de morts.
À une autre époque, on parlait autrement des enfants du pays de Tito, notamment pour s’extasier sur le poignet magique de Drazen Petrovic, le chef d’orchestre à la tête des Divac, Kukoc, Radja et autres perles des parquets issues d’un pays pas totalement fermé comme une huître soviétique.
Dès la cour de récré, Drazen le phénomène survole les débats. Passé par toutes les équipes de jeunes possibles et imaginables, il intègre l’équipe première du club local, le Sibenka (dans l’actuelle Croatie) à 15 ans. Quatre ans plus tard, la ville s’est fait un nom à l’échelle européenne, avec deux finales de Coupe Korac (l’UEFA du basket) consécutives, en 1982 et 1983. Par deux fois, le Sibenka et son puceau de leader (17 ans en 82) ont croisé la route du CSP Limoges. Par deux fois, la coupe continentale est repartie vers le pays de la porcelaine. – et une pensée émue pour les Limougeauds qui lisent cette périphrase pour la 1000e fois, et qui préfèrent sans doute la formule « Limoges, capitale des arts du feu », pourquoi pas.
L’âme de la plus grande équipe de basket français de tous les temps, Richard Dacoury, se souvient : « Quand je rencontre Petrovic pour la première fois, c’est en finale en 1982. On était tous très curieux de voir évoluer celui qu’on présentait comme le petit Mozart du basket yougoslave. Effectivement il était bourré de talent, avec déjà un caractère bien trempé. Il faisait un peu enfant gâté, avec un air narquois, totalement arrogant, mais à à peine 17 ans, c’était déjà le patron sur le terrain. »

Rebelote en 1983 : « À Berlin, il avait encore gagné en confiance, voire plus puisqu’il déclenche une bagarre générale », raconte Dacoury [à 1’03’18 de la vidéo ci-dessous].
Pour ce qui reste la dernière finale européenne d’un club français, pas de ligne à 3 points, des shorts flirtant avec la virilité si ce n’est la moralité, près de 3000 Limougeauds chauds comme la braise et un match à couteaux tirés, enlevé dans les dernières minutes par le CSP.
Sur ces images, tout Petrovic est déjà là : l’emprise sur le rythme du match, le port de tête altier, la pression constante sur les arbitres, la roublardise, la vision du jeu, et surtout un savant mélange de confiance, de fierté et d’arrogance. Bref, une attitude qui fout les glandes à la terre entière, à l’exception des supporters de son équipe. Un peu comme Zlatan en somme.
Le Dac’ explique : « Il avait cette confiance inébranlable en son jeu, qui n’était d’ailleurs pas toujours bien perçue (…) Les Yougos, ça fait partie de leur ADN. À leur contact, on a appris énormément même si on a passé de sacrées mauvaises soirées, d’autant que j’étais son adversaire direct. »
A Zagreb, qu’il rejoint en 84, le « Mozart des Balkans » prend une autre dimension. Il devient une machine à scorer et à soulever des coupes. Dès sa première saison, Zagreb décroche un triplé historique : doublé coupe – championnat, suivi d’une petite fessée administrée au Real Madrid en finale de la coupe d’Europe, derrière un Petrovic de gala. Sur les quatre saisons passées au Cibona, il tourne à près de 38 points de moyenne par match dans le championnat yougoslave et presque 34 points de moyenne sur la scène européenne.
Messi et Ronaldo, à côté, passeraient presque pour des fonctionnaires.


En 1986, le Croate croise la route de Limoges, en Euroligue cette fois-ci, sauf que la donne a changé. Si le Drazen Petrovic nouveau tarde ce soir-là à se mettre en route, étouffé par le pot de colle Gregor Beugnot, il prend littéralement feu alors que son équipe est menée de onze points, enchaînant sept tirs primés consécutifs et renversant le cours du match. Non content d’enfiler les perles, il est partout sur le terrain : il provoque une disqualifiante de son garde du corps, chambre ses adversaires, harangue la foule, râle sur chaque coup de sifflet des arbitres, tout en distribuant les caviars. Il finira avec 51 points au compteur (dont 30 derrière la ligne à 3 points) et dix passes décisives. Pour les fines bouches qui ne croient que ce qu’elles voient façon Saint Thomas, priez pour eux, la preuve :
Richard Dacoury plaide non coupable : « Je ne me souviens pas de ce match, je devais être blessé (…) Et ce n’est peut-être pas plus mal », rigole-t-il.
Le meilleur joueur français de la fin du XXème siècle s’est à l’inverse plutôt régalé de jouer avec Petrovic dans une équipe européenne montée pour une tournée de matchs amicaux en 1987. Il en parle un sourire dans la voix : « Dès les premiers entraînements, j’ai été marqué par sa vista, ses formidables aptitudes de passes. Je me souviens d’une fois où je coupe dans la raquette et où je prends la balle en pleine tête. On en a discuté après, il m’a dit : ‘ne me quitte jamais des yeux quand j’ai la balle.’ Ca ne m’est plus arrivé. C’était un doux génie. »
Le Real Madrid débauche l’enfant sauvage en 1988. Il y réalise son meilleur match le soir de la finale de la Coupe des coupes contre les italiens de Caserte. L’occasion d’un mano a mano avec l’autre immense star non américaine de l’époque, le pistolero auriverde Oscar Schmidt. Ce dernier finira la rencontre avec une belle plaquette de 44 points, insuffisante pour contenir la tornade Petrovic et ses 62 points. L’insolent fait une nouvelle fois la démonstration de sa capacité à élever son niveau d’un cran le jour des matchs cruciaux.


C’est donc gonflé à bloc et avec un CV plus long qu’un bras de Kareem Abdul-Jabbar que le yougo déboule en NBA à Portland en 89. La même année que son meilleur ami Vlade Divac.
Les deux frères de sang vont alors vivre leur rêve américain en négatif. L’excellent touché de balle de Divac est immédiatement repéré par les Lakers qui vont lui trouver une place au cœur du jeu léché et guidé par Magic Jonhson. Petrovic reste lui confronté à un embouteillage à la mène et sur les ailes des Blazers, dominées par le solide Terry Porter et Clyde « the Glide » Drexler. Même condamné au bout du banc, il ne lâche rien, comme le racontera Drexler : « Je le respecte énormément pour le travail qu’il a accompli. Tous les jours, à l’entrainement, il était le premier à venir et le dernier à partir. Pour son dévouement, je ne peux qu’avoir du respect pour lui. »
Dacoury essaie d’expliquer ce couac initial : « Il archi-dominait l’Europe quand il est arrivé mais il faut être honnête, il était moins bon en défense. Il n’avait pas un physique et des qualités de vitesse exceptionnelles. Il a du s’adapter au jeu, se “faire” un corps. Malgré cela, j’en reste persuadé, il serait devenu une star. Il avait une intelligence de jeu incroyable, et d’ailleurs ça s’est vu ensuite avec New Jersey. »

Coincé en effet dans l’Oregon, le Yougo a des envies d’ailleurs. Il ne joue qu’une dizaine de minutes par match, toujours lors du – « garbage time », ces dernières minutes du match quand le résultat est figé, que les remplaçants entrent, et que la salle commence à se vider, car tout le monde s’en fout… De la confiture à des cochons.
L’équipe nationale est alors un vrai bol d’air pour Petrovic. Il y retrouve ses compères Divac, Radja et Kukoc. Grâce à ces quatre fantastiques, l’armada yougoslave marche sur la planète basket entre 1988 et 1990, glanant sans forcer le titre continental en 1989 et la couronne mondiale en 1990.

L’état de grâce prendra fin avec l’éclatement politique de la Yougoslavie, source d’un épisode funeste qui entacha à jamais la solide amitié qui liait Petrovic à Divac. Lors de la célébration du titre de champion d’Europe 90, le pivot serbe, furieux que certains profitent de l’occasion pour jouer la désunion, arrache un drapeau croate des mains d’un supporter. Le geste fera la une de tous les journaux croates et Petrovic ne le pardonna jamais à son ami. Cette relation amputée est le sujet principal du documentaire qui fout les larmes réalisé par le géant serbe en 2010, Once Brothers.
Ironie de l’histoire, c’est après cette brouille que Petrovic va enfin voir la lumière en NBA : transféré aux Nets de New Jersey en cours de saison précédente, il débute l’ensemble des 82 matchs de saison régulière en 1991-1992. Il devient le leader offensif des cousins mal aimés des Knicks, claquant plus de 20 points en moyenne par soir. L’Amérique découvre alors cet Européen dégingandé à la langue bien pendue et à l’adresse insolente derrière la ligne à 3 points (44%, le 4ème de la ligue cette saison-là).




Il n’a peur de personne et le montre à longueur de match. Un tel aplomb chez un Européen surprend dans une des ligues les plus modestes du monde mais où l’arrogance est l’apanage des locaux, et où la meilleure équipe de la saison est sobrement qualifiée de « World champion ». Cela accouchera de passes d’armes mémorables entre Drazen et les pointures de la NBA. « Il n’avait besoin de personne sur le terrain, toujours avec cette arrogance. Il s’en nourrissait », glisse Dacoury.
La Dream Team (la vraie, l’unique) est la seule équipe a avoir réussi à enrayer la machine Petrovic qui officie désormais pour la seule Croatie, rencontres au sommet et en deux temps, en poule et en finale des JO de Barcelone en 1992.
Si le score est à chaque fois relativement large, la Croatie n’est pas ridicule. Petrovic tient la dragée haute au meilleur joueur de tous les temps, notamment en finale. La différence s’est surtout faite sur l’équipe autour d’eux : Kukoc et une bande de white trash timides pour Petrovic, Malone, « Magic », Bird, Pippen, Ewing, et Drexler, au sommet de leur art pour Jordan… pas photo.
Alors qu’il claque la saison suivante plus de 22 points par match, il n’est pas sélectionné pour participer à la grand messe du All Star Game de Salt Lake City en 1993. Un non-événement pour Richard Dacoury : « le mode de sélection à l’époque [journalistes et joueurs, ndlr], ne favorisait pas forcément son style de jeu, très sobre. Et puis c’était vraiment le tout début de l’ouverture de la NBA vers l’extérieur, un moment charnière. » Vexé, Petrovic vit comme un affront ce manque de reconnaissance et envisage de retourner jouer en Europe où certains clubs sont prêts à lui faire des ponts d’or.

Il ne foulera plus jamais un parquet, de NBA ou d’ailleurs, puisque durant l’été 1993, un camion en travers d’une route allemande choisira pour lui, le tuant sur le coup.
L’artilleur de génie que l’Europe a admiré, adoré ou détesté, et que l’Amérique a seulement entrevu, disparaît à 28 ans, au sommet de son art.
Il est sans aucun doute, avec Divac, parmi les joueurs qui ont permis aux franchises NBA de réaliser qu’un joueur formé en Europe pouvait aussi planter 20 pions et 20 passes. Un pied dans la porte qui a permis à de nombreux autres Européens de débarquer chez les Ricains et de faire évoluer un tantinet cette ligue parfois un peu stéréotypée.
Bisous Drazen, on t’aime, toi et tes chemises de yougo qui font flipper.








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