BOBBY ET LES JUNKIES

Cinéma
16 septembre 2011

Panic in Needle Park : bienvenue dans le monde du règne animal, où le toxico est réduit à son unique besoin, si on le regarde de loin.
De là où tout le monde devine ce qu’est la vie sous cloche de came : grosse chaleur et grosse descente pluvieuse, crachins et picotements au départ, petit singe ou little « monkey » pour reprendre l’argot des junkies américains, puis gros orage et grosse guenon qui vient vous bouffer du bas de dos quand ça commence à manquer, jusqu’au cerveau, corps en expiation – lisez donc La Scène de Clarence Cooper.

Et ce manque, c’est à peu près tout l’horizon de Panic in Needle Park.
Le manque et la Panique, quand les stups ont fait razzia sur la chnouf. Panique dans le parc aiguille, petit nom donné à ce lieu de l’Upper West Side de Manhattan (les temps changent en effet…) par ses habitués dont fait partie Bobby.
Un Bobby incarné par un très jeune Al Pacino crevant l’écran comme jamais, et rôle qui lui a valu d’être repéré par Coppola en début de casting pour son premier Parrain.

Francis Ford C. qui avait forcément regardé de très près ce film de Jerry Schatzberg puisque version new-yorkaise de la nouvelle école du ciné US, celle qu’on était en train d’appeler Nouvel Hollywood du côté de L.A. grâce au gros barbu, au petit maigre, au futur mogul à deux rayons laser et les autres aussi. Une nouvelle école du ciné américain imbibé de cinéma européen, français mais aussi et beaucoup italien.

Dans Panic in Needle Park, Schatzberg fait de ce film une sorte de faux documentaire, vraie tranche de vie : pas de fin par exemple, sevrant les accros du scénario clap de fin vaches bien gardées, histoire de signifier que le réel ne s’arrête pas avec la limite de la bobine. Cinéma-vérité on a dit à une époque.
Pareil avec le générique : pas de son ni de violons mais les seuls bruits de la rue, celle où Bobby et ses on va dire amis passent le plus clair de leur temps.

Parlant vérité et réalisme, et plutôt que de s’astiquer systématiquement sur Requiem ou Trainspotting quand il s’agit de parler de films sur la vie camée, ou encore Drugstore Cowboy pour ceux qui veulent se la raconter un peu plus arty indie nineties, on ferait mieux de revoir ce film : ainsi des piqûres dans l’intraveine en gros plan rapproché et ce, dès 71… A contrario et du point de vue d’aujourd’hui, on s’imagine la liberté que les cinéastes avaient le droit de s’octroyer…
Réalisme qui peut déranger mais ce genre de film est fait pour. Déranger.

Montrer la déchéance en particulier de Helen (Kitty Winn), jeune fille perdue dans les intestins de la Grosse Pomme, rencontrant Bobby après son avortement vite fait mal fait. Première piqûre (dans le dos et le sommeil de Bobby, pour faire comme tout son monde) donc addiction donc tapinage et snitcheries. Ambiance un peu Moi, Christiane F, 13 ans, droguée, prostituée.

Certes, on flirte toujours ici avec la fable morale : la drogue c’est de la merde, soit.
Gold help them, c’est cela. Oui.

Au-delà de ça, ou en-deça plutôt, Panic in Needle Park montre les petits arrangements entre galériens de la vie toxo, communauté réunie par la commune soif de l’opiacé terminal, sur fond de petites trahisons entre amis : même dans leur couple, les coups de pute ne sont pas l’exception entre Bobby et Helen.

Et surtout, d’après nous, l’ombre du Bien qui veille : le flic des Stup dans le genre beau gosse blasé qui surveille, toujours tapi là à attendre tel un chasseur que les junkies tombent un par un à un comme des fruits trop mûrs comme leurs bras, tapi en arrière-fond de cette Scène où tout se sait.
Un microcosme dans la macro-ville, et certaines séquences de Schatzberg illustrent hyper bien ce double niveau de réalité comme on dit double niveau de conscience pour les mystiques du lysergique.

Microsociété qu’on pourrait finalement décrire de façon très étologique, comme des rats de laboratoire, on n’a pas dit insectes ni encore moins parasites, observés par le flic qui connaît par coeur leurs réflexes et stimuli, chacun de ces junkies étant réduit finalement au déterminisme du manque.
Plus fort que toi la came.

Déresponsabilité totale, perte de soi dans une solution opiacée purifiée à la chaleur sous la cuillère. C’est justement ce qu’ils cherchent, au fond : se perdre après injection d’héro dans le grand Tout, ou le grand Rien, où tout va bien.
Pendant quelques heures, s’extirper de ce corps qui pèse de tous ses ennuis, les soucis et l’Ennui, celui de la vie propre.

Pendant quelques heures, la pause du singe.

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