
S’il y a bien une mélodie entêtante qui se pose là, c’est celle du Pont de la rivière Kwaï.
Sifflement anti-boche se baladant éternellement dans ta caboche.
Anti-boche et pas anti nippon au départ, non, non : cette Marche du Colonel Bogey a été écrite par un certain Lieutenant Rickets durant la Grande Guerre. Aux paroles plutôt olé olé donc trop vulgaires pour l’Amérique d’avant-hier, d’où le refrain siffloté.
Travail de blanchisseur dû à Malcom Arnold, compositeur, qui repassa dessus afin que cette petite scie soit prête à pénétrer dans le cerveau en tout bien tout honneur comme un marteau-piqueur, effet reconnu par toute personne y étant exposé.
Et il y en eu un paquet, car c’est un monument du ciné de papa, ce Pont de la Rivière Kwaï.
Si tu l’as jamais vu, on te résume vite fait : trois heures filmées de la vie de prisonniers de guerre condamnés à construire le pont surplombant la fameuse rivière, sous le zèle surréel du colonel anglais Nicholson, concentré dans toute sa fatuité à prouver à ses geôliers japonais que sous ses ordres, ça turbine.
Tellement tourneboulé dans sa tête mais droit dans ses bottes qu’il en oublie de freiner des quatre fers dans la collaboration avec l’ennemi. Et construire coûte que coûte ce putain de pont.
Personnage parfait pour tenir un scénario sur une telle longueur, mais dans la réalité vraie, le miroir historique du colonel Nicholson, le général Philip Toosey, n’a jamais accepté de coopérer avec les Japonais. Tout comme il refusa d’engager un procès pour diffamation à la Columbia… Fair-play, le galonné. L’indifférence n’incline pas à la méchanceté disait aussi Marcel.
Là où on ne l’est pas, indifférent, c’est aux vêtements de Nicholson et son régiment en stationnement birman.
Tous de kaki vêtu.
Kaki clair, pas le Olive Drab #3, cher à l’armée américaine. Kaki comme l’original, celui de l’Armée des Indes obtenu grâce au palmier Mazari mais fatigué, élimé et sali par une guérilla en pleine jungle indochinoise.
Cent ans après son invention par un certain John Haller à Mangalore à quelques centaines de kilomètres de Ceylan, le lieu de tournage.
Coïncidence signifiante.
Si tu veux en savoir plutôt plus tu vas là, page 8, ou façon très résumée ici.
En cet instant présent, on papote cinéma et dans ce film, seuls ces uniformes échappent aux nombreuses erreurs historiques, d’ailleurs si tu veux vraiment savoir ce qui s’est passé dans ce camp de prisonniers, mieux vaut se référer au film Chungkaï, le camp des survivants, sorti il y a tout juste dix ans et reposant sur les Mémoires d’un capitaine ayant concrètement vécu cette guerre, l’écossais Ernest Gordon, qui a passé trois de ces années à construire la voie de la mort. Réalité plus crue et moins policée.
Une belle chimère vend mieux que la brutalité de la vie de chiourme.

Et pour ce qui est de vendre, Le pont de la rivière Kwaï fut un succès fou, dont sept statuettes de tonton Oscar, récompense pour deux ans de préparation et 251 jours de tournage…
Une tannée presque digne d’Apocalypse Now mais sans les drogues à foison sur le plateau, ça aide à la sauvegarde de la santé mentale d’un réal’ en général. David Lean en l’occurrence, qui s’est vu confier ce projet dantesque par Sam Spiegel, producteur de Sur les quais, le genre de mec qui à l’époque transformait tout ce qu’il touchait en or, une sorte de Midas – Lawrence d’Arabie, c’est lui aussi, entre autres.
Un Spiegel qui, après avoir lu l’adaptation scénaristique du bouquin originel par Carl Foreman, en acquit les droits, direct. Odeur douce au nez de Midas, c’est pas du pneu mon neveu.
Un livre écrit par un Français, oui monsieur : Pierre Boulle – tu sais pas qui c’est ? Et La Planète des Singes, tu vois mieux ? Ses héritiers lui disent encore merci… Pour Le pont de la rivière Kwaï, il romança ses souvenirs passés en Indochine et son passage au sein de la force 136, membre du Special Operations Executive, composé d’alliés formés par l’Armée britannique, guerilleros du maquis asiatique. Clin d’oeil anagramme : le commando faisant sauter le pont dans le film est la force 316.
Fin de parenthèse : notre Midas choisit donc Lean le perfectionniste, qui vient tout juste de finir Vacances à Venise, pour la réalisation. Et qui reprend le scénario depuis notamment le Sri Lanka, aka Ceylan.
Autre artisan du succès : Michael Wilson, scénariste caché de La vie est belle et qui, comme Foreman, obligé, lui, de s’exiler en Angleterre, faisait partie de la fameuse blacklist maccarthyste des supposés sympathisants communistes peuplant Hollywood… Et du coup, carrément effacés des crédits sous pression de la Columbia finançant et distribuant le film, reconnus pour leur tribut que bien plus tard et oscarisés seulement à titre posthume en 1984…
Pression de Columbia bis repetita, qui dit studio américain dit vedette yankee : Foreman ajoute dans l’histoire cette unité américaine, absente du livre de Boulle, dont Shears, commandant américain louche et sauveur.
Héros malgré lui, coincé entre deux têtes de noeud : Nicholson et le forcément méchant Saïto, colonel du camp japonais à la poigne de fer.
La peste et le choléra.
Charybde et Scylla.




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