Le coule n’est pas une question de couleur, ni de géographie. MacAdams essaie bien de nous la mettre en douce dans son Birth of the cool, mais faut pas croire tout ce qu’on raconte.
Chet Baker en est la preuve par l’exemple.
Trompettiste à la gueule angélique qui aura joué les Icare avec le sourire pendant un peu moins de soixante piges.
Chet est venu, a bien vécu mais n’a pas vaincu contre plus fort que lui : la vie, cette merde.
Il a tout claqué : pour la musique, dans la came et les belles bagnoles. Le plus beau jour de sa vie ? Celui où il a acheté son Alfa Romeo SS. Un type bien.
Les femmes aussi, accessoirement seulement. Trois officielles, une liste d’officieuses longue comme une partition qu’il n’avait jamais, jazz et coule on te dit.
On parle ici du mec ayant enregistré Playboys avec Art Pepper, autre junkie notoire, pas pour amuser la galerie, plutôt pour rappeler son amour de la chasse, confer la poulette sur la jaquette.
“Women would come up to us, saying, “I was in love with Chet Baker. I had an affair with him for six months. He was a babysitter for my children.”
Toujours coule, Baker, dans son crewneck légendaire, d’allure aussi sauvage que vulnérable dans l’Amérique d’après guerre, policée sur le papier seulement.
Toujours coule, d’un romantisme glacé comme le papier, hip, même en portant un futal rouge et une veste bourgogne : « Je ne suis pas là pour gagner un concours de beauté », qu’il dira plus tard à sa future régulière, emballée ce soir-là malgré son daltonisme vestimentaire. Anecdote de Let’s Get Lost (dispo en intégralité ici).
Let’s Get Lost, docu de Bruce Weber, entre crépuscule des idoles et règlement de comptes devant la focale. Entre le portrait d’une icône à qui il offre un dernier tour en décapotable avec des jolies filles et celui d’un junkie au stade terminal auquel il oppose en y apposant des images d’archives du temps où il était encore au sommet.
Face A, le beau gosse, pommettes proéminentes, yeux enfoncés dans leurs orbites, mâchoires carrées, bouche en cœur ; face B, un chicano moustachu bouffé par les rides, Dorian Gray, couteau dans le portrait.
Un truc pas coule mais voyeur et fascinant, en noir et blanc et 35 mm, dont Hal Galper dit : “I thought it was great, because it was so jive. Everybody’s lying, including Chet. You couldn’t have wanted a more honest reflection of him.”
“Insaisissable Chet Baker”, ç’aurait fait un super titre. Trêve de plaisanteries – si tu comprends pas pourquoi, laisse béton.
Le James Dean du jazz, on l’appelait. Gueule d’acteur, mais derrière la façade tranquille, intouchable, un truc inquiétant, une certaine impression de menace. Comme quand il conduisait, trop vite, dangereusement.
Pour l’état civil, Chesney Henry Baker Jr., 23 Décembre 1929, Yale, Oklahoma.
Rejeton pas rejeté d’un alcoolo musicien raté, le fils vivant la vie que son daron a flinguée sans vitupérer, filiation et procuration.
Baker est autodidacte, la seule formation formelle qu’il ait eu, c’est quand il a soufflé du cornet dans un orchestre bidasse. À part ça, il a surtout écouté des disques, Stan Kenton et Gillespie, bille et martel en tête.
AWOL, appel de L.A, etc. Tu crois vraiment que Jim Stark aurait tenu beaucoup plus d’un an à El Camino College sérieusement ? La théorie, c’est bon si t’as ni oreille ni lauriers sur lesquels te reposer.
L’oublié Vido Musso puis Stan Getz l’engagent, le dernier en 1952, et vu sa belle gueule et son air de (pas encore) y toucher, facile de comprendre le succès du babtou.
Juste après, c’est Parker qui le prend sous son aile et qui met un coup de pied au cul de Miles et Dizzy : Chet Baker devient le trompettiste extraordinaire qu’ils feraient mieux de garder à l’œil.
23 ans avec encore toutes ses dents, Chet est un jeune premier, le genre qui va faire mouiller la ménagère de moins de cinquante ans et sa fille surtout, très bientôt avec son solo sur My Funny Valentine, le morceau qu’il trimballera sur son dos et sous son nom pendant un bout de temps.
Chet joue avec Gerry Mulligan, pas vraiment un âne, l’homme de l’ombre de Birth Of The Cool (le disque, pas le livre, mon con) dans un quartet sans piano, emblème du cool jazz. Prométhée Mulligan finit en cabane après avoir cassé la baraque, histoire d’héro dans laquelle les deux ont sombré.
Mais Chet Icare peut voler de ses propres ailes. Et préparer le coup de pute qu’il fera à celui qui lui a mis le pied à l’étrier lors de sa sortie de l’auberge du midi.
1953, Chet chante chez Pacific Jazz. Trahison pour les tradis qui le tondraient bien, pain béni pour le péquin moyen. Sûrement parce que la voix de Baker est caressante, vulnérable, plaintive, au bord de la rupture et surtout parce qu’elle transpire le cul, tout en restant aussi émotionnelle qu’un sac de glaçons. Blues chaud froid, comme les montées de guedro et leur descente par paliers de frissons.
Pleines d’une agitation nerveuse et de sentimentalité, sensuelles et d’une mélancolie frisquette comme la bile noire, ses chansons flottent comme de la fumée de clope avant de s’évaporer.
Pas étonnant qu’il ait fait un hold-up sur l’Amérique : capacités vocales clairement limitées, compensées par les fantasmes d’un public subjugué.
Metronome et Down Beat, qui donnent le rythme et prennent le pouls du jazz l’assoient entre 1953 et 1955 sur le trône, du jeu pas les chiottes.
Armstrong, Miles et Dizzy jouent les porteurs d’eau. En deux mots comme en cent, Davis se renaude et Miles se saborde.
« A lot of white critics kept talking about all these white jazz musicians, imitators of us, like they was some great motherfuckers and everything . . . like they was gods or something. What bothered me more than anything was that all the critics were starting to talk about Chet Baker . . . like he was the second coming of Christ. And him sounding just like me, worse than me even while I was a terrible junkie. »
On te le donne en mille, c’est pas totalement faux, si ce n’est que Miles prend des raccourcis, qu’il oublie Beiderbecke ou encore Young, oui, Young, le saxo. Peu importe, là n’est pas le sujet.
Baker reconnaît qu’il a cherché à imiter le son « hip » de Miles, mais en mal : par Chet, jamais Miles visé ne sera.
Baker, c’est le Davis à la sauce blanche, le bounty inversé du temple jazz : blanc à l’extérieur, noir à l’intérieur.
Mais assez vite et logiquement (essaie le succès en étant déjà accroché, ou demande à Kurt…) Icare va monter vers la lumière pour mieux cramer ses ailes dans une petite cuillère.
Tournée en Europe, un coup de bop sur Chet Baker & Crew, il fait l’acteur dans Hell’s Horizon, refuse un contrat de studio et commence à la jouer cowboy solitaire, rebelle sans cause, marin plein son filet de chagasses dans chacun de ses ports d’attache.
Installé en Europe après avoir fait lui aussi de la zonzon et devenu indésirable, Baker est la quintessence du coule sous blanche, n’en fait qu’à sa tête et compte sûrement s’en sortir avec un sourire et une pirouette : collection d’expulsions d’Allemagne, d’Angleterre, de France et d’Espagne pour fausses prescriptions, un an et demi de tôle en Italie, on rembobine et on récidive.
Et on se paye le luxe de refuser de jouer dans sa propre bio, à 31 ans, pardon du peu. Coincé dans l’Interzone comme William Lee.
Cinq ans de montagnes russes, de cuivres au clou et d’enregistrements torchés en une journée, Baker rentre au bercail, où tout a changé pour de vrai.
Chet passe jeune vieux dinosaure, espèce en voie de disparition à l’ère du rock’n’roll : premier crépuscule d’un type qui paie rubis sur l’ongle l’exil et le coût de la liberté.
Creuse des sillons comme un poilu, à la pelle, pour la World Pacific. Creuse de la merde alimentaire, pour le cash qui lui paie sa came.
Deux ans plus tard, pour une raison sûrement X et pas Y, Baker se fait casser la gueule alors qu’il cherche son fix. Pan dans les dents. Son râtelier, déjà bien marqué par l’autre sucre roux, a droit au ravalement de façade buccal total et notre Chet doit apprendre à jouer avec un râtelier, pour continuer à bouffer.
En même temps, ça faisait vingt cinq ans qu’il serrait des meufs et son embouchure avec une seule incisive…
Dopé comme un cheval, gavé de méthadone, Icare devient Phoenix.
Coup de fil en forme de retour d’ascenseur, Gillespie lui décroche trois semaines au Half Note en 1973. Ce qui revient à parier sur un canasson unijambiste qui a gagné le Prix d’Amérique y’a dix ans.
Rossinante se transforme en valeur refuge comme le cuivre dont il joue si bien : en 1974, il remplit le Carnegie avec Mulligan. Appréciations du professeur : imprévisible, de pitoyable à génial. Trop souvent absent, c’est étonnant…
Encore des contrats bidons : la fidélité n’est pas le propre des toxos.
Pas de royalties merci mais du fric sonnant et trébuchant, pour éviter de coller son cuivre au clou une énième fois.
Dans le lot, aussi, de 1978 à 1988, un paquet de bons disques, une tournée avec Getz et en 1983, un solo sur Shipbuilding de Costello, qui rentre dans les charts.
La méthadone n’a pas duré longtemps, Baker claque ses six grammes de stuff par jour et se trouve trop vite enterré par un journaliste rital en manque d’imagination qui l’appelle en mode notice nécro, le Rimbaud du Jazz.
Ce n’était qu’une légère anticipation.
En 1988, il est retrouvé mort sur le trottoir à Amsterdam, chute de sa fenêtre à 3 heures du mat’, pas de témoin, porte verrouillée de l’intérieur, pas de note… Le complot c’est coule aussi mais sérieusement, se suicider du deuxième étage ?
Pas vraiment surtout quand on connaît sa science de l’efficacité pour s’effacer : dans son sang seront retrouvés coke et came dans la chambre, bonjour speedball, au revoir madame chance.
No show ce soir-là, pour changer. Un vendredi 13.
Quand Peter Huyts, son manager, fait le tour des commissariats à sa recherche cette nuit-là, on lui a répondu qu’on avait bien trouvé une trompette, mais qu’elle s’en était partie avec un homme d’une trentaine d’années. Le portrait de Dorian Gray qu’on te dit, mais en chair et en os.
Baker, simplement un des premiers blancs bec Bunsen à s’être cramé la gueule sous les yeux du public. Télé foncedée réalité.
Un des premiers à avoir été coule comme un keubla. White negro sous brown sugar, éternelle histoire de la musique noire récupérée par de blanches mains, pas le premier ni le dernier épisode d’un scénario aux nombreuses suites et fuites.
Une sorte de Beatle en jazzman, qui plaît autant à la mère qu’à sa fille qu’à son père. Un talent gâché, et l’Amérique n’est pas la seule à kiffer ça.
The Rise And Fall Of Chet Baker, From Stardom To Dust, en 10 ans à tout casser. Du temps perdu dans la dope ou dans des studios à enregistrer de la merde pour la payer, Baker raconte l’histoire de tous les espoirs déçus et de toutes les promesses parties à vau-l’horse, au fond de la seringue.
Ne sachant pas écrire et n’ayant du coup pas composé, Baker restera connu pour ses reprises, ces ballades où il chante, bourreau au cœur buriné, et pour son jeu à tirer les larmes aux amateurs aussi bien qu’aux connaisseurs.
Et évidemment pour tout ce qu’il a représenté, ce dont on vient de te parler.
Du pain béni pour ceux qui aiment tirer dans le dos des morts. Ou ceux qui veulent l’encenser façon Chet, d’Alain Gerber, injection de fiction dans la réalité, comme un camé en train de divaguer.
Chet Baker, l’art de passer sa vie à la cramer.
À quoi ça sert d’être Icare si ce n’est pour se natchaver sous opiacés.
Per fenestram exivit.
Un sacré vantarnier.











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