BRANGIER L’OUBLIÉ

Style
30 mars 2011



Tu te rappelles peut-être de ces paires de Vans Authentic au motif Aloha, ou hawaiien t’appelles ça comme tu veux. Collaboration avec la fondation Duke Kahanamoku, historique surfeur et authentique héros aux statues érigées sur la plage Waikiki à Honolulu et sur la jetée d’Huntington Beach.
 
Or ces Vans sont en fait des reproductions de deck shoes, produites par Kahala, marque fondée par un pote de Duke en 1936.
Ce type s’appelait George Brangier, il était français et il a créé une des plus emblématiques marques de prêt-à-porter bien de là-bas.
 
Personne ne le connaît, forcément : les hommes autoproclamés de goût ont toujours chié sur la chemise qu’ils disent à fleurs ; n’acceptant, et pour leurs meufs seulement, que les petites fleurs des champs Liberty. Et ceux qui font toutefois fi de ces esprits étriqués pour mieux nager dans les courants et les mythes du Pacifique dérivant de L.A. à Honolulu ou inversement, sont restés une minorité condamnée aux blagues lourdes comme les pieds basques d’un Lizarazu Bixente sur une planche…
 
Session de réhabilitation. 



Avant de prendre le bateau pour rejoindre l’archipel, George est d’abord un Français élevé sous le soleil de Californie exactement, comme certain, comme d’autre… Pas parti de lui-même, non, le mythe californien dans les années 20 n’attirant pas encore les jeunes comme des moustiques sur des néons bleus, il n’existait même pas.
C’est papa qui, avant la Prohibition, avait décidé de s’envoler pour San Jose, histoire de monter une distillerie d’alcool.

Le fiston n’a pas envie de bosser dans le même milieu, il préfère le cinéma naissant à une industrie montrée du doigt et condamnée un temps donné à ne perdurer que grâce à des petits bras façon David De Palma et des gros comme un certain Syndicat.
Brangier joue quelques petits rôles, dont celui dans Roughriders en 1927. Même pas crédité à l’affiche ni sur imdb, c’est pourtant là et pendant ce tournage qu’il rencontre son Duke à lui.
Duke Kahanamoku, présent dans les travées des studios pour un autre tournage, celui d’Hula. Pas un film annonçant cet inoubliable service du minitel rose, mais une adaptation du roman de von Tempski. Le premier demande alors au second de lui apprendre le surf, le second accepte poliment.

Leurs routes se croisent un an après à Honolulu, dans la ville des Kamehameha.
Kahanamoku alpague alors Brangier pour le présenter à ses potes, les Waikiki Beachboys, qui n’ont rien avoir avec un crew de chimpanzés sous acides, plutôt les beaux gosses du coin, squattant les vagues et leurs opposés, la plage et ses hibiscus.
Le lendemain, Brangier décide de rester à Hawaii et de s’intégrer à cette équipe de fins surfeurs.
Ciao San Jose, bonjour le surf et les vahinés. On ne va pas dire que c’est gonflé…

Retour obligé en France pour le service militaire, mais il rentre à Hawaii un an après grâce à la loi Painlevé, sans-le-sou, son nanti de père refusant de le subventionner plus longtemps. Lui s’en fout, il est au soleil à se la couler.
Il surfe, chille, bien intégré aux Waikiki et fini par acquérir une reconnaissance locale : il est ce Français à la moustache fine se recoiffant nonchalamment une fois debout sur sa planche. À défaut de surfer aussi bien que les locaux, fallait bien un truc pour se distinguer…







Quelques années plus tard, il monte un magasin avec un partenaire américain du nom de Miller. On est en 1935 et les chemises hawaiiennes viennent tout juste d’être «créées». 
En effet : en 1932 ou 1933, un certain Ellery J. Chun décida de créer une chemise-souvenir à base de chutes de kimonos, date incertaine, il aura fallu quelques années pour enfin arriver à la chemise telle qu’on la connait. 

Bref, revenons à Brangier.
Le shop, sobrement nommé Brangier-Miller, propose de la frusque sur-mesure. Brangier possède quelques costumes ainsi faits et en profite donc pour prendre lui-même les mesures et donner son avis lors de l’achat des tissus. Une grève de six mois vient gêner leur approvisionnement, ils sont alors obligés de se fournir localement, achetant des imprimés japonais et des batiks océaniens au fameux magasin East India Store.

Ellipse, on n’est pas ici pour faire du Wikipedia.

Quelques années plus tard donc, Miller est reparti vivre sur le continent. Norfleet Sr., ancien de la distribution et du massage pour stars, prend alors le relais. Ils décident de laisser tomber le retailing et le sur-mesure pour se lancer dans la production de prêt-à-porter sport : chemises et maillots de bain. Pas besoin de plus, ils sont à Hawaii. Le sport là-bas, c’est surfer, draguer les locales et siroter des cocktails dans des noix de coco, vive les clichés et plus belle la vie. 



Leur affaire s’appellera Branfleet, première intégration, premier mariage entre la culture locale et un prêt-à-porter de qualité. Première entreprise indépendante de la région et du secteur, à rationaliser la production pour mieux l’exporter. Réalité insulaire oblige : tous savaient que le marché local ne suffirait jamais pour vivre le rêve continental.
 
En 1937, Kahala et Kahanamoku, dont ils peuvent utiliser le nom pour cinq ans, sont lancées. Duke, toujours ami avec Brangier, devient ainsi le premier surfeur ayant sa propre marque, quatre seulement après un certain René Lacoste, dans un autre sport et un autre genre.

Le surf est dans le tube, la chemise dans la manufacture et deux ans plus tard, les vêtements sont distribués dans les meilleurs magasins de l’État et des États. La production n’a alors rien de bas-de-gamme, c’est même de la sape réservée à l’élite économique locale et aux touristes forcément fortunés.
Histoire habituelle du sportswear.
En soie d’abord, en viscose un peu plus tard, tout fonctionne pour le mieux mais l’accord avec Kahanamoku ne sera pas renouvelé en 1943 sauf qu’en 1961 le partenariat reprendra de plus belle, comme si de rien n’était mais les choses ont changé.







Entre-temps, les GIs ont popularisé la chemise en la ramenant comme preuve de stationnement sur l’île durant la Seconde Guerre Mondiale. Le coton est aussi de plus en plus utilisé.
Kahala est désormais distribuée aux Galeries Lafayette et chez B. Altman,  les deux associés Brangier et Norfleet ont filé le virus hawaiien aux mythiques frangins Hoffman, Walter et Philipp, enfants des fournisseurs californiens de tissus de feu Branfleet devenue Kahala Sportswear en 1951.
 
Et Georges Brangier et Duke Kahanamoku se retrouvent ainsi sur le tournage de Permission jusqu’à l’aube de John Ford aux côtés d’Henry Fonda.
Boucle bouclée pour Georges.

En 1966, sort donc cette fameuse deck shoe faite en toile rouge, bleu marine, jaune ou olive, lançant alors la mode du « matching » à l’hawaiienne, chemise et baskets assorties, le rap n’a rien inventé.
Sport de la tête aux pieds.





Au cours des années 1970, l’entreprise fait faillite après avoir été un des fleurons de la chemise d’appellation pas très contrôlée. Brangier disparait. 
On ne sait donc ni quand il est né ni quand il est décédé. 
On sait simplement que ce type a fondé un des marques les plus emblématiques de chemises aloha, qu’il a été pote avec le plus grand surfeur de tout les temps, qu’il a été le premier à sponsoriser un athlète de ce sport, qu’il a tourné dans deux trois films au début d’Hollywood et qu’il a produit des paires que Vans a reprises 62 ans plus tard.
Pour toutes ces raisons, on devait un peu plus respecter ce type.

Il y avait donc deux Français à la tête du sportswear, un à Paris, l’autre à Honolulu.
Il ne s’agirait pas d’oublier.

Surtout quand on sent revenir les embruns du retour de la chemise Aloha, gros comme un tube haut de 10 mètres.

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7 réponses pour le moment ↓

  • 1 whereisthecool // 30 mars 2011 à %H:%M

    Bon ben il me reste Alfred Shaheem et Reyn Spooner..

  • 2 admin // 30 mars 2011 à %H:%M

    Eheh je m’attendais à ce que tu commentes.
    C’est un vaste sujet : que ce soit le transfert de la production aux USA avec ces deux-là justement ou la chemise hawaiienne et Hollywood.

  • 3 Robin N. // 31 mars 2011 à %H:%M

    Instructif !

  • 4 whereisthecool // 31 mars 2011 à %H:%M

    Oui et le super boulot de Sun Surf!
    Ahh la rayonne la rayonne…

  • 5 admin // 31 mars 2011 à %H:%M

    Clairement.
    D’ailleurs Kahala, qui a été ensuite repris par Daniel Hope (qui depuis a quitté le navire…) a une gamme du même genre avec de très belles repros mais à un coût de 250$…

    J’ai du mal avec la rayonne (ou viscose comme je disais dans le texte) je préfère vraiment le coton ou la soie.

  • 6 whereisthecool // 5 avril 2011 à %H:%M

    Deux fois le prix d’une Sun Surf donc.. Oui moi aussi j’ai du mal avec la rayonne mais c’est vraiment la matière phare, même s’ il est clair que les shaheen et spooner en coton sont bien agréables comme les rares en seersucker d’ailleurs. A voir donc.

  • 7 Brangier // 23 avril 2011 à %H:%M

    Intéressante histoire d’un personnage qui m’avait, alors que j’étais petit, été présenté comme un arrière-grand oncle…. Ravi de voir que l’histoire d’enfant à des fondements… historique.

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