LE CUIR ET LE BASTON

Books
12 mars 2011

Le baston, pas la baston. C’est comme ça l’argot, c’est ceux qui le parlent qui en font ce qu’ils veulent.
On est en 77 et les mecs que Maurice Lemoine a fait plus qu’essayer de dépeindre en les suivant de jour comme de nuit mais surtout de nuit, font ce qu’ils veulent de leur vie.
C’est-à-dire pas grand’ chose.

Ce sont des vauriens, des bagarreurs, des motards quand ils ont assez d’argent pour nourrir leurs réservoirs. Des zonards qui font peur dès qu’ils entrent dans un endroit rempli de gens qui ne les connaissent pas, autrement dit : partout en-dehors de leur zone.

On va se dire stop, on ne fait que reprendre là l’accroche publicitaire de la jaquette. Avec le presque mythique Johnny en photo de couv’, le Johnny de Montreuil photographié par Yan Morvan, presque célèbre parce que les photos de Johnny ont fait le tour, notamment dans Gang du même Morvan. En particulier celle où il est la bite dure à l’air avec sa souris de passage en session suçage.

Ça a l’air fun de loin mais c’est loin d’être fun : quand la bande de Johnny récupère une pépé éclopée dans le bar pourri où ils ont l’habitude d’écluser, pour la ramener dans leur turne encore plus pourrie, Lemoine a la pudeur de ne pas réfréner un haut le cœur quand la viande passe de gré à gré. Pudeur pas morale, au-delà.
Parce que tout est pourri dans ce monde là et plutôt que tenter la formule nietzschéenne d’un monde par-delà le Bien et le Mal, ces gonzes au contraire font tout ce qui est en leur pouvoir pour chevaucher à la moindre occasion leurs fourches.
Anges de l’enfer.

Sauf qu’ils n’ont pas de corne, juste des croix gammées et des breloques Waffen, pour exhiber leur refus vital de l’intégration sociale, leur exclusion volontaire. Cette haine qui les fait continuer à exister et se marrer, boire et baiser sans penser sinon, à quoi bon et bastos dans le citron.

Ils ne savent presque rien du IIIè Reich, juste l’essentiel : la volonté d’extermination des pas comme eux alors qu’aucun d’entre eux n’a de pedigree aryen, l’idée que les nazis luttaient pour transformer cette société telle qu’elle était… Et puis au fond ils s’en foutent, le drôle de leur ambiance à eux c’est de lever le bras avec le coude et de beugler beurré Heil Hitler à la face du bourgeois.
Et tout le monde est bourgeois du point de leur monde à eux, squat, vinasse, amphét’, chagasses et baston. Tout sauf moyen comme le Français moyen, pas de compromis avec la société, rien que la haine du prochain.

Attention, ils ne veulent pas la transformer cette société, ils sont de droite comme qui dirait extrême, extrêmement nihilistes en attendant l’Apocalypse avec gourmandise quand les cocos et les socialos sont annoncés gagnants, bientôt.

Ils seraient même presque comme des poissons dans l’eau de ce système qui les rejette aussi fort qu’ils le rejettent, tel qu’il était et tel qu’il restera : capitaliste.
Son exploitation de l’homme par l’homme et ils la connaissent, cette exploitation, ils bossent parfois et souvent la semaine. Ils la refusent de tout leur être.
Ce ne sont pas des ouvriers fiers de l’être mais ce lumpen-prolétariat dont parlait Marx. Ils ont la haine de ces gauchistes qu’ils ont fréquentés pour certains.

Dont Dany, embringué dans l’espèce de troupe de choc que se constituait la Gauche Prolétarienne en 68 et après. Lui ne s’est pas fait pécho sur les barricades mais après, à Barbès après avoir balancé un cocktail molotov dans un camion de CRS avec des CRS dedans et qui, rattrapé à cause d’un bon citoyen, passe à ras du lynchage à coups de tatanes dans la tête, sauvé par des flics en civil de passage par hasard dans le comico. Personne de ses amis mao recruteurs ne viendra l’aider une fois en cabane, sauf un.

Quand ils croisent des hippies dans la rue, mieux vaut pour eux dégager. Comme les rockers bidons, les baba et les minets qui s’affichent en perfecto les cons. Dépouille et marrave.
Quand ils font le service d’ordre de concerts, c’est la guerre, à coups de couteaux à peine rentrés dans le futal et de barres de fer tenues à l’épaule, avec la bénédiction des flics. Une guerre souvent bien pire que le concert d’Altamont.

C’est Blues qui raconte ça, l’autre figure connue de ce tout petit milieu : un vrai Hells, en tout cas respecté comme tel, chef de la bande de La République qui, elle, est motorisée et qui se souvient au cuir chevelu ouvert près, ce concert de Johnny au Palais des Sports, quand la bande de Crimée leurs ennemis jurés tenaient les cordons de la sécurité.

Le début de la fin de sa carrière de leader charismatique : les coups de feu ont fusé, les potes ont morflé. Pas grave, ils ont l’habitude d’encaisser, c’est leur médaille. Il faut souffrir pour être dans la bande. “Souffre et tais-toi“, tel est le tattoo sur la main de Johnny. Mais Blues est pas con, raciste mais pas con : il assume ce nouveau western mais s’en va aller de là, ailleurs. Un jour.
Pas comme Johnny qui s’enfonce de plus en plus et que Maurice Lemoine réussit toutefois à rendre un poil plus complexe que son apparence de brute épaisse. Mais c’est fini pour lui, il est tricard sans rémission.

Pour d’autres, les plus jeunes sur les chemins de la zone, il y a une faible lueur. Quelque part.
Et ce quelque part est quelqu’un, André, qu’on dira éducateur parce que c’est son boulot mais il ne suit pas les règles. Il est en totale immersion, ne prenant jamais de haut ceux qui veulent bien venir à lui, parce que ce n’est pas lui qui vient à eux. On n’en était encore pas à la culture du résultat et au culte des statistiques : André se balade dans la zone avec son camion de l’armée bien grippé d’un surplus, repère et essaie de se faire repérer. Pour sauver ce qui peut encore être sauvé parce qu’il y a trop de mauvaises herbes et les mauvaises graines de 12, 13 ans ne sont plus innocents depuis longtemps.

On est en 1977 et on se croirait déjà en 2007. Grands ensembles et chacun chez soi sur le canapé en skai et la télé comme horizon enfermé dans ce petit carré. Voisin, connaît pas.
Déjà les mêmes symptômes, déjà les idem relations de causes à effets même si déjà, on préfère ne rien savoir de cette causalité, c’est dans le sang, comme l’on cause aujourd’hui patrimoine génétique et gènes d’un gamin de trois ans, nostalgie de la gégène. Futur vers le retour de la criminologie façon arrière-petit-fils d’Alexis Carrel
Déjà le poulaga comme unique figure de l’État à proximité, parents largués, personne pour entendre les cris discrets des plus petits.
Pas des pleurs ni des appels au secours, des façons de se bouger le cul quand André leur propose de taffer avec le pote gitan dans les déchetteries pour mettre de côté et aller voir la mer. La mer : éclairs dans les yeux d’enfants, précocement adultes par accumulation du vice.
Un travail qui se rapproche du sacerdoce dont presque tout le monde se branle.
Comme si André était le reflet de Maurice Lemoine.
N’essayant pas d’éduquer ni de moraliser mais de montrer une réalité qui échappe à ceux qui les croisent. Montrer autre chose que la zone pour les zonards en ce qui concerne André, autre chose que des zonards pour les gens normaux, en ce qui concerne Maurice.

Mais la France de 77 était déjà une France sans pitié, si tant est qu’elle ne le fut pas un jour, et qu’on sorte des belles expressions comme pessimisme de la raison, optimisme de l’action ou autres banalités qui font bien dans les diners, on n’en sort pas.
Noir c’est noir il n’y a plus d’espoir – Johnny, 1966, ça tombe bien cette date : tu en rajoutes un de six et t’as le chiffre de la Bête, leur animal préféré, aux Hells.

Le cuir et le baston, bouquin dur à trouver mais qui ne laisse pas indemne.
On s’en fout de sa rareté à vrai dire, ce qu’on veut dire, c’est que ces bouquins de cette trempe à la lecture sont rares.
Gros chtar.
Dans la gueule.

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3 réponses pour le moment ↓

  • 1 Albert de France // 12 mars 2011 à %H:%M

    Cela vaut la peine de venir vous lire de temps en temps.

  • 2 Rock'n Roll Station // 16 mars 2011 à %H:%M

    Qu’est devenu Johnny ?

  • 3 admin // 16 mars 2011 à %H:%M

    On ne le sait.

    Dany lui, avait été vu à une teuf FN par Morvan quelques années plus tard…

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