BARTHES ET LE DÉTAIL

Books
18 novembre 2010

Selon Luc Ferry, «la sémiologie est morte».
Entendu un samedi récent sur une émission de plateau Canal à base de débats d’idées hyper originales…
Comment dire ça?
Luc, on sait que ta clé pour entrer dans le club des gens qui comptent fut de pilonner les philosophes qui ont su et pas comme toi dépasser Kant et la philosophie comme on la pratiquait du temps de ton arrière grand-oncle, mais arrête un peu de dire n’importe quoi.
Retourne faire éditorialiste à Challenges en fait. Parler d’économie aux gens qui n’y comprennent rien mais qui aiment se la raconter à la plage. Un peu comme les lecteurs des pages éco du Figaro. C’est pas parce que t’as la couleur du Financial Times que t’en as le contenu.

Donc non la sémiologie n’est pas morte, ne serait-ce que pour les publicitaires.
Si Baudrillard s’est sûrement trompé en voyant la consommation et les artefacts comme des symboles seulement, Jean-Marie Floch a sûrement fait une des meilleures analyses d’image de marque avec son livre sur Chanel.
Luc, t’as une technique plus efficace pour analyser l’image d’une marque, une publicité ou une image ?
Non je demande, parce que si c’est le cas, on serait intéressé.

D’ailleurs, en parlant sémiologie, Mythologies illustrées de Barthes vient de sortir aux éditions du Seuil. Plus intéressante que la version classique, l’herméneutique est toujours plus convaincante quand illustrée. Nous on trouve ça mortel.
Et pas parce que Barthes est le penseur français de la Mode, non.

Tiens, parlons-en de l’analyse sémiotique de la Mode selon Roland.

« Pendant des siècles, il y a eu autant de vêtements que de classes sociales. Chaque condition avait son habit, et il n’y avait aucun embarras à faire de la tenue un véritable signe [...]. Ainsi, d’une part, le vêtement était soumis à un code entièrement conventionnel mais, d’autre part, ce code renvoyait à un ordre naturel, ou mieux encore, divin. Changer d’habit, c’était changer à la fois d’être et de classe, car l’un et l’autre se confondaient.

Cependant, en fait, la séparation des classes sociales n’était nullement effacée : vaincu politiquement, le noble détenait encore un prestige puissant, quoique limité à l’art de vivre ; et le bourgeois avait lui-même à se défendre, non contre l’ouvrier (dont le costume restait d’ailleurs marqué), mais contre la montée des classes moyennes. Il a donc fallu que le vêtement trichât, en quelque sorte, avec l’uniformité théorique que la Révolution et l’Empire lui avaient donnée, et qu’à l’intérieur d’un type désormais universel, on réussît à maintenir un certain nombre de différences formelles, propres à manifester l’opposition des classes sociales.

C’est alors qu’on a vu apparaître dans le vêtement une catégorie esthétique nouvelle, promue à un long avenir : le détail. Puisque l’on ne pouvait plus changer le type fondamental du vêtement masculin sans attenter au principe démocratique et laborieux, c’est le détail (« rien », « je ne sais quoi », « manière ») qui a recueilli toute la fonction distinctive du costume : le nœud d’une cravate, le tissu d’une chemise, les boutons d’un gilet, la boucle d’une chaussure ont dès lors suffi à marquer les plus fines différences sociales ; dans le même temps, la supériorité du statut, impossible désormais à afficher brutalement en raison de la règle démocratique, se masquait et se sublimait sous une nouvelle valeur : le goût, ou mieux encore, car le mot est justement ambigu : la distinction.

Un homme distingué, c’est un homme qui se sépare du vulgaire par des moyens dont le volume est modeste mais dont la force, en quelque sorte énergétique, est très grande. Comme, d’une part, il ne prétend se faire reconnaître que de ses semblables, et comme, d’autre part, cette reconnaissance repose essentiellement sur des détails, on peut dire qu’à l’uniforme du siècle, l’homme distingué ajoute quelques signes discrets, qui ne sont plus les signes spectaculaires d’une condition ouvertement assumée, mais de simples signes de connivence. »

Roland Barthes, Le dandysme et la mode.

Pas évident de critiquer le Ponte, celui tant cité.
Tuer le père.
On te présente la nouvelle Chanson de Roland.

Primo, la Révolution n’est pas vraiment le point de rupture de la Mode.
La cocarde n’a sanctifié ni le détail ni la culotte des Sans-culottes.
Le début remonte à quelques siècles de ça.
Tu te rappelles de la Guerre des Religions et la Saint-Barthélémy ? Bon, eh ben cette période-là pour l’économie du textile est pas mal non plus, tu dois le savoir.
Et pour la Mode aussi.
Mais ça, ton prof d’histoire-géo a oublié. Il s’en cognait, il était tout le temps en Paraboot Michael et velours cotelé élimé.

Sous le règne de François Ier, celui qui pensait que son pénis était un os, puis de son fils Henri II, enfant-os donc, les lois somptuaires sont promulguées afin de circonscrire certains détails, certaines parures de costumes à différents ordres sociaux.
Non pas cristallisation et préservation de la tradition, mais tentative d’endiguement de comportements déviants en germe chez la bourgeoisie.
L’Édit de 1514, comme point de départ de la Mode moderne transgressant les codes classiques jusque-là tacites et acceptés de tous.
Et par la même occasion, empêchant l’utilisation de certains tissus, définissant la position des boutons, la superposition des tissus, ces lois entérinent le détail comme dernier bastion d’une Mode désormais étatiquement régulée, en témoignent les revers de soie sur les bordures des manches.
Paysans et petits commerçants toujours au ban forcément, la distinction marginale devient cependant un souci royal.
Application difficile, série d’Édits afin de s’assurer qu’aucun effet de toilette ne soit oublié.
La guerre du détail est en fait une guérilla, où tout se joue en loucedé, sous le radar.

Avant de penser inter, le bourgeois pense intra.
Pas une question de drogue ni de foot.
Le bourgeois était bien conscient de sa place et de son impossibilité de fait, durant longtemps, d’obtenir le noble statut et la particule qui lui flatterait tant les testicules.
L’imitation n’était pas tant dans un but d’association à la classe supérieure que de différenciation au sein d’un même groupe ou d’un Ordre, preuve matérielle de la réussite d’un membre par rapport à un autre, comme une gourmette en or bien placée sur l’avant-bras d’un Corse du Panier marseillais.
D’où la dernière phrase de Barthes et surtout le dernier terme, «connivence», c’est bien le propre du détail que de signifier non pas un antagonisme mais une appartenance valable dans un lieu donné à un moment donné dans un contexte culturel donné.
Repense à la gourmette.
La lutte des classes durant la Renaissance française n’a eu pas lieu, celle des détails oui. Surenchère écoeurante culminant forcément sous le Roi-courtisan, a.k.a Soleil qui a fini assez vieux pour obtenir rétroactivement une carte vermeille.

Particularité ni dandy ni moderne.
Ou il faut revoir la datation.

Car la Mode n’a de résonance que dans le détail, essence même de sa Forme.
Il n’y a Mode que s’il y a imitation et d’une certaine façon : compétition.
L’uniformisation de la société comme catalyseur.
Car une fois le sabot abandonné, le jean acclamé et la chemise vulgarisée, le détail devient le refuge, la seule manière de s’individualiser sans jamais entièrement se désolidariser.
Convergence des styles et trompe-l’œil d’accessibilité n’ont fait qu’entériner et démocratiser cette particularité bourgeoise.
Les congénères de Brummel sont les précurseurs d’un phénomène qui ne sera global qu’avec le passage à la société postmoderne.

Le dandy, d’ailleurs, n’est pas tant celui qui a sacralisé le détail, ou plutôt la différenciation, que la dichotomie du Moi.
«Vivre et dormir devant un miroir» disait Baudelaire dans Mon coeur mis à nu.
Vivre le détail comme une culture matérielle à part entière lui permettant de développer une congruence entre un soi réel et un soi rêvé.
Et pas seulement dans un rapport social.
Ce serait trop vulgaire.
Dorian Gray seul avec lui-même, un rapport esthétique entretenu avec les objets et les sujets comme seul but de nourrir son ego.
Ce qu’a très bien compris Simmel dans La Philosophie de la Modernité et ce qu’ont oublié les sémiologues dont fait partie Barthes mais aussi d’autres, sociologues tel Bourdieu.
Le dandysme c’est le début de l’objectification, la construction de soi à travers la consommation d’objets (et de sujets), un rapport avant tout individuel, bien plus que social, révélateur de la tension individualisation-association si particulière à la modernité.
Dans À Rebours, Des Esseintes va même jusqu’à se retirer de la société pour mieux vivre sa solitude esthétique et héroïque et y façonner un monde à son image libéré de la vulgarité de la sociale réalité.
Zarathoustra en Gieves & Hawkes et John Lobb, se parfumant et passant sa journée devant un miroir pas déformant.
Belle image.

Intra, inter, individuel, et contextuel aussi.
Car parler du détail sans parler du contexte c’est faire fi des maintes utilisations et donc de la relation entretenue entre l’objet, l’individu et la culture sociale dans laquelle les deux premiers s’inscrivent.
Le revers sur le pantalon est présent chez les Mods et les Rockers dans le Royaume-Uni des sixties, les deux sont détail, porté sur le même vêtement, mais pas de la même façon : le pantalon n’est pas le même, la hauteur non plus et encore moins le contexte de sa pratique, même si lié à l’utilisation du deux roues, car la Triumph n’est pas le Vespa, et on ne parle pas que de différences de marque ou de technologie.

On fera l’impasse sur le débat sous-jacent et stérile de l’élégance à ce texte.
Barthes comme tout penseur français est snob, en digne représentant de la culture bourgeoise de notre doux pays.
On est en plein dedans, nous ici.

Paroxysme : preppy 1980s dont certains sont encore fans aujourd’hui.
 Tu sais les mecs en futal Nantucket Red à têtes de mort, chemise en oxford vert, noeud pap’ etc.
Tu vois le portrait.
Sinon, on peut même te filer une adresse, et ce n’est pas le shop Vicomte Arthur.

Nous, avec ce post, on se distingue, aussi.
Toujours une histoire de détail.

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