TENSION

Société
19 octobre 2010

C’est marrant, parmi tous les supposés mecs à fond à gauche là-bas tout droit qui peuplent les commentaires d’articles, notamment sur Rue 89 – rédaction par ailleurs incapable de dire en toutes lettres que la vidéo Reuters choisie pour illustrer leur article sur les dits casseurs montre des infiltrés en civil en pleine action… – pas un, si l’on a bien tout lu, pour citer Le Comité Invisible.

Celui qui fit tellement flipper Bauer, pas Charlie mais Alain, qu’il photocopia L’Insurrection qui vient en de multiples exemplaires pour convaincre les huiles de Beauvau que le péril « ultra gauche » était la nouvelle menace.

L’insurrection qui vient, bouquin devenu après l’épisode Tarnac un best seller gratuit, décrivant notre société de flux pour expliquer comment s’attaquer à ses réseaux de transport et de communication afin de la faire dérailler. Pas nouveau, certes.
Les cégétistes des raffineries sont peut-être des ultra-gauchistes. On ne sait.

Ce qu’on sait c’est que le service d’ordre de la CGT et des autres va monter d’un cran nerveux cet après-midi depuis que les jeunes sont entrés dans la danse. Car la tension monte.

Or la stratégie de la tension est une des figures favorites du Pouvoir, quel qu’il soit, en France et ailleurs. Modalité pour se ranger à soi l’opinion publique qui se fabrique.

Confer l’Italie par exemple à la fin des années 70, ces années de plomb quand l’extrême gauche versait dans le terrorisme politique et que l’extrême droite, en lien aujourd’hui avéré avec certain intestin des services italiens, organisait des attentats pour créer une panique encore plus grande.

Chose que l’on n’a pas connue en France puisque dès 73, on sonna la fin de la récréation gauchiste. Vite fait bien fait.

Tous les éléments étaient réunis : des gaucho nombreux, des trotsko aux mao en passant par les anar et les autonomes naissants, et des fafs non moins motivés.
Dont Ordre Nouveau qui voulait tenir meeting international à la Mutualité, chose que la LCR, appelée alors Ligue communiste, ne pouvait tolérer. Le fascisme ne passera pas.

Or la LCR de Krivine à l’époque, ça rigolait pas du tout : on se faisait pas casser un pouce par un gardien de la paix de l’Assemblée pour exhiber ensuite son pansement à la télé, on organisait la révolution avec un grand R.
Pour situer le contexte, un an plus tôt en 72, Pierre Overney, militant maoïste, avait été tué par un vigile de chez Renault (buté cinq ans plus tard en représailles par une cellule de mao en mode armée clando).

Militarisation des troupes, un peu comme le BPP plus tôt, service d’ordre hyper discipliné. L’art de la guerre en société marchande, Clausewitz au pays des intellos rêvant de l’ouvrier conscientisé à la lutte des classes.

Le problème avec le meeting d’Ordre Nouveau fut qu’il était protégé par les CRS. Il fallait briser ce cordon.
Troupe de choc tous en casques et barres de fer, organisation en cohorte romaine, lanceurs de cocktails Molotov sur les toits paraît-il et enfoncement du rideau policier.
Comme à la parade.
Des dizaines de blessés chez les bleus. Panique à Beauvau. Démantèlement de la LCR.

Les troupes d’État mises à mal, fallait jamais revoir ce cas de figure.
À notre connaissance, une défaite des forces de l’Ordre d’une telle ampleur ne s’est jamais reproduite depuis.

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