
On ne va pas te parler une énième fois du pantalon khaki.
Pas que ça à branler, c’est l’été.
Été 2010 qui plus est : tout le monde l’a sur le cul, son khaki, avec une oxford bleue ou une chemise en chambray.
Espèce d’uniforme pour se sentir entre mecs de goût sans se marginaliser.
Tension association / individualisation.
On la vit tous à chaque saison.
Mais t’as peut-être envie de varier, tout en restant dans la sobriété.
Du khaki oui et encore, mais à mettre en haut.
Parce que dans ce genre sergé serré de coton, version gabardine ou coutil, couleur sable ou vert-olive, la couleur officielle, il y a de quoi faire.
En chemise ou en veste sous le doux nom de Safari ou de Bush – le loisir ou le lieu du loisir, kif-kif.



Comme ce mannequin Dockers K-1, ou comme ce mec photographié par Tommy Ton pendant le Pitti Uomo.
RRL avait une très belle chemise dans sa dernière collection, ceci sans oublier Filson proposant le look depuis des années, ni encore moins Yves Saint-Laurent.

Commençons donc par le commencement.
Contextualisation.
Début XIXè : l’Afrique a été cartographiée par les explorateurs occidentaux. L’Europe qui n’avait alors que des comptoirs et quelques territoires, se fait sa révolution industrialisée.
Obligation de s’exporter pour importer les matières premières qu’il lui faut.
En France on se fait des films façon Jules Ferry : on fait tout ça non pas pour exploiter les terres et leurs peuples, mais apporter nos Lumières aux pas civilisés – bonne conscience républicaine, quand tu nous tiens.
Les Anglais discourent moins.
Ce sont eux qui nous intéressent, puisqu’on parle khaki : le début de ce look Safari est britton et plus précisément : rosbeef militaire.
Car qui dit colonisation, dit incidents diplomatiques (confer Fachoda plus tard).
Et qui dit incidents, dit présence militaire.
Sauf que la météo africaine n’est pas exactement la même qu’à Londres, ni sur la côte Est américaine : la Tamise, c’est pas le Nil.
Fait chaud, fait humide, va donc falloir repenser un peu beaucoup le vêtement pour les bidasses en balade.
Or la garde-robe soldatesque n’est pas aussi vaste que la tienne.

Il faut donc innover, repenser le tissu qui a déjà changé de couleur durant les campagnes indiennes en 1846 grâce à Sir Harry Lumsden et le palmier Mazari.
Autrement dit : début du camouflage, première adaptation aux couleurs de l’environnement.
Le fameux « khaki » – de l’hindoustani : « couleur de poussière », lui même du persan « khak » : poussière – est dans la place.
Contrairement à l’armée française (mais ce n’est pas la seule) qui en 1914 se baladait toujours en futal rouge…

Mais restons sur la veste, cette fameuse jacket portée par Lord Kitchener durant la campagne anglaise au Soudan : 1886 – 1899.
Histoire à conjuguer au conditionnel, car avant tout placardée par Banana Republic pour avoir du contenu à donner et tenter de faire rêver, dans les années 1980, et surtout parce que le modèle des officiers britanniques n’a rien à voir avec ce que les marques d’outerwear vont proposer une fois les Années Folles consommées.
Veste à deux puis quatre poches, et dès le début avec une ceinture, tissé en armure de sergé de coton très serré, du coutil en somme.
Cette veste, antérieure à la chemise et encore plus à la chemisette, est en fait la veste classique des officiers britanniques. La ceinture n’est pas encore intégrée directement au vêtement puisqu’il s’agit de la ceinture Sam Browne, ceinture des officiers, conçue pour y placer l’épée, XIXè siècle oblige.
Le col n’est d’ailleurs pas encore celui version Saint-Laurent, col tailleur fin des sixties, mais un col droit, celui d’officier toujours – on préfère le rappeler pour éviter que tu n’aies une image fugace dans ta besace du col entarté….

Base de travail, car finalement si ce coutil est certes résistant, il n’est pas encore imperméable ni très respirant.
Ce qui n’empêche pas ce vêtement de vite faire ses classes, en haut, comme en bas. D’abord chez les Brittons, en particulier lors de la Seconde Guerre des Boers entre 1899 et 1902, puis chez toutes les armées occidentales, avec la Grande Guerre.
La Grande Guerre et les images de guerre, dont celles de l’uniforme, qui finissent par percer l’esprit civil, comme le rappela Michel Leiris dans Fourbis, le second tome de La Règle du jeu, expliquant ainsi son envie de s’engager en 1918 à la Croix-Rouge : « c’est à cause de l’uniforme kaki, de la facilité qu’on y avait de s’approvisionner en whisky comme en cigarettes et des filles d’allure à la fois sanglée et désinvolte qu’on y rencontrait. »
Mais ni le look ni le vêtement ne sont encore scellés car pour certaines régions, au regard du climat, chaleur, humidité, mousson et moisson de maladies du genre malaria, c’est pas l’idéal.
Reste que l’idée de la Safari ou plutôt des Safari est là, qui va se préciser selon cette optique prophylactique.

Problématique hygiénique stimulant les stimuli des blouses blanches.
Dont et surtout pour nous : William Grenfell.
Un médecin et un humanitaire anglais ayant vécu dans le Grand Nord canadien, plus précisément vers Terre-Neuve et le Labrador.
En 1922, il tient une conférence dans son pays natal et fait une parenthèse sur les problèmes d’équipement auxquels il doit faire face :
« L’étoffe idéale pour les missionnaires du Labrador devrait être légère car les déplacements se font toujours à pied en suivant les attelages de chiens. Elle doit être solide, car une fois sur la piste, la vie de son utilisateur en dépendra. Elle doit protéger des effets du climat, être à l’épreuve de la pluie comme de la neige, ainsi qu’à l’épreuve du vent pour permettre de conserver la chaleur corporelle de celui qui la porte. Mais avant tout, elle doit permettre à l’humidité du corps de s’échapper ».
Ce discours ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd ni d’un fainéant, mais dans celle de Walter Haythornthwaite. Besogneux tisserand anglais qui un an après, en 1923, est capable de présenter une toute nouvelle armure de sergé en coton.
Sortant ce coutil khaki du champ de bataille et amélioré, en sus.
Pas étonnant finalement puisqu’il s’agissait en fait d’améliorer la gabardine de coton développée pour les Trench Coat de la Première Guerre Mondiale. Grenfell l’adopta et la promut si bien qu’elle en garda son nom.
Nom à soi approprié, dans une lettre envoyée à Haythornthwaite. Grenfell : médecin missionnaire mégalo, ambiance Bernard sac de riz Kouchner.

Techniquement, on va vous la faire brève.
La toile de Grenfell est une gabardine en coton oxford à fils longs d’origine égyptienne.Tissée sur des machines plus vieille que ta grand-mère, plus de 24 000 fils par lé (ou laize), un fil lâche et un serré pour ensuite être traité en étant notamment mercerisé afin d’améliorer l’imperméabilité, la résistance à la moisissure et autres pré-requis requis par Grenfell.
Seize heures pour tisser, et probablement presque autant pour traiter….
Et si cette toile n’a donc pas été inventée spécifiquement pour les vestes Safari, mais plus pour les expéditions affrontant le froid extrême, l’Armée n’a pas tardé à l’adopter, pour notamment les Corps évoluant dans les zones tropicales et équatoriales.
On se répète : ce n’est que dans la foulée des expéditions nordiques de Grenfell, que la toile commence alors à être utilisée pour des vestes Safari, notamment par Willis & Geiger, alors vendus chez le détaillant, Abercrombie & Fitch.
Pour essayer de terminer cette histoire, il faut attendre un écrivain rondouillard, incarnant la quintessence du minimalisme littéraire américain, un mec au destin funeste, répondant au prénom d’Ernest.
Hemingway de son nom, l’autre figure centrale qui, avec Lord Kitchener, a façonné l’image de la veste Safari.


En 1933, Ernest Hemingway part en safari en Afrique de l’Est où il rédige la majorité de sa nouvelle Les Neiges du Kilimanjaro, publiée en 1936 dans Esquire, le magazine masculin référence aux USA.
Dans la foulée, il conçoit avec la marque Willis & Geiger, une veste Safari, qu’il portera régulièrement en public. Innovateur et allergique aux ceintures qu’il est, il remplace cet élément par un simple élastique ou cordon à l’intérieur, système qui sera repris par l’Armée, confer par exemple les M43 et 65, s’inspirant très largement de ce néo-modèle.
Et la popularité de l’auteur-voyageur va permettre à la veste de petit à petit se « civiliser » tout en incarnant la tropicalité et la fonctionnalité.
Elle devient ainsi la veste du gentleman en vadrouille, et pas forcément dans la brousse.
D’autant plus que l’Afrique commence à devenir un théâtre artistique aussi bien dans la littérature et ce depuis 1885 avec Les Mines du Roi Salomon de Sir Henry Rider Haggard, qu’au cinéma avec justement l’adaptation de ce roman par le futur réalisateur de Walt Disney, Robert Stevenson en 1937.

Safari, en veux-tu en voilà, tous les personnages principaux donc occidentaux du film portent le style typique de l’explorateur en Afrique. Histoire d’amour bidon sur fond d’occidentalisation. On s’en fout de ceci mais pas de cela : plus que la veste, c’est la chemise qui est surtout mise en avant, voire la chemisette.
Le khaki, en chemise et en pantalon, est projeté sur grand écran non pas pour des raisons autres que belliqueuses, mais pour humidifier les muqueuses.

Parallèlement, la veste Safari en toile de Grenfell va faire son chemin car elle est d’une telle qualité que l’Armée ne va pas tarder à l’adopter pour améliorer son ensemble khaki, et plus précisément son M43, en atteste ce télégramme de MacArthur après des tests réalisés en Floride et au Panama :
« Pour la guerre dans la jungle, le Grenfell Britannique ou un tissu équivalent s’avère le meilleur choix suite à des test provisoires. STOP. Tests démontrent uniformes sont plus légers mouillés comme secs, plus faciles à laver sur le terrain et absorbent moins d’humidité et de sueur. STOP. Herringbone twill absorbe une grande quantité d’humidité fatiguant les soldats tout en étant très inconfortable pour le porteur. STOP Recommandons lancer tests de durabilité pour tissu léger dans l’optique d’adoption par les unités sur le terrain. STOP. » Stop.


Cependant, les seuls l’ayant vraiment porté sont les membres de l’Office of Strategic Services, l’ancêtre de la CIA, et le commando d’élite Mars Task Force, à cause du manque de machines à tisser disponibles comme du coût élevé de ce tissu.
Une version moins performante fut elle aussi testée avec succès toujours mais ne fut pas non plus adoptée.
Toujours est-il que dans des formats similaires à la M42 ou à la M43, ceinture apparente en toile ou cordon caché, col d’officier ou col tailleur pour protéger du froid et du vent, la veste s’est doucement imposée auprès du public occidental, masculin d’abord, féminin plus tard.
Puis la saga Safari continue après la Seconde Guerre Mondiale : en 1950, voilà une nouvelle adaptation cinématographique du roman d’Haggard, mais cette fois-ci de facture americano-britannique avec le soutien de la Metro-Goldwyn-Mayer… Production plus lourde, distribution plus large, retentissement plus fort, coup de semonce de l’entrée du look dans la grande distribution.
En 1952, Hemingway, lui, retourne en safari mais cette fois-ci en Afrique occidentale. Double accident d’avion, grièvement blessé, l’auteur est encore une fois médiatisé, certains tabloïds allant jusqu’à l’annoncer mort et bientôt enterré. Cela ne fait que renforcer son image et son mythe tout en popularisant son outfit.



L’année suivante, le trio Gardner-Kelly-Gable fait mouche pas tsé-tsé, efficacité, soutenu encore une fois par la MGM, dans Mogambo qui ne se passe ni à Mogadiscio ni avec Mugabe.
Et là tout y est, aussi bien dans le style que les idées : Afrique comme nouvelle frontière du monde blanc, civilisation et monde sauvage, tout y passe. Processus réussi, le film est un succès énorme, et le look est officiellement banalisé et sensualisé, aussi bien chez l’homme que la femme, note bien.
Donc les marques en profitent. Toutes les entreprises d’outerwear sortent petit à petit leur version, pas forcément en Grenfell, rarement même, plutôt en gabardine ou en popeline, toujours en coton, parfois avec un peu de nylon, chez les Ricains comme chez les Brittons.
Sauf qu’il faudra attendre 1966 pour que la Safari devienne Saharienne et soit élevée à un nouveau rang grâce au génie sans bouillir Saint-Laurent.
Première apparition discrète dans la collection Printemps/Été de 1966 ; deux saisons plus tard, la collection africaine entérine le style.
Face aux inspirations africaines, Safari ou explorateurs, la numéro 42 s’appelle « saharienne de toile beige », pattes d’épaules et poches plaquées à revers, mais rien encore pour la cintrer.




Il faudra en fait attendre Mai 1968, au moment où d’autres cherchent la pirogue au bout de la plage sous les pavés, pour voir dans Vogue une vraie réinterprétation de la veste Safari.
Une réalisation spéciale de Saint-Laurent, portée par l’amazone Veruschka, photographiée par Franco Rubartelli et prise forcément au coeur de l’Afrique, en République Centrafricaine.
Yves Saint-Laurent a ainsi consacré le style Safari, comme il l’avait fait pour le look marin quelques saisons auparavant, emmenant la décontraction dans le luxe à un nouveau niveau.

Le reste appartient à l’Histoire, et pas seulement de la Mode.
Banana Republic se lance grâce à ça en 1978. Quoi de plus ironique de lancer une marque autour du Safari en s’appelant République bananière – ou République de la banane, on ne sait…
La puissance du marketing de l’Homme blanc.
Roger Moore dans James Bond la porte à plusieurs reprises.
Tout comme J.R. dans Dallas.
Le style Safari a une histoire en trois parties, plus que centenaire.
Un pays pour chaque partie, un personnage pour chaque pays.
L’Angleterre l’a créée, les États-Unis l’ont médiatisée et la France l’a sacralisée.
La mode aussi a son organisation du travail.
Et le look Safari n’échappe pas à celle-ci.





3 réponses pour le moment ↓
1 Gaspard // 23 août 2010 à %H:%M
Je me suis justement apperçu l’autre jour que le magasin boulevard Saint Martin avait fermé. On y vendait toute la panoplie du parfait petit colon. Ils devaient mème avoir des chicottes dans l’arriére boutique.
2 Willis & Geiger : Outerwear légendaire | Hell's Kitchen // 22 septembre 2010 à %H:%M
[...] de résistance avec ce focus en sides comme dirait l’autre, on te propose de jeter un oeil sur Safaristory, une sorte de prérequis pour bien piger ce sujet toile de Grenfell. Ou sinon, tu fais sans et tu [...]
3 ERWIN BLUMENFELD | Hell's Kitchen // 30 novembre 2010 à %H:%M
[...] en 1917, il conduit une ambulance, mais ne deviendra pas prix Nobel de littérature. Seul rescapé de l’accident de son corbillard, il est aussi le comptable d’un bordel peuplé [...]
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