Si vous n’êtes pas en mode vacances en Ardèche coupé du web et à 25 km de route de montagne d’une maison de la presse depuis un mois, vous n’êtes sûrement pas sans savoir que demain sort The killer inside me, de Michael Winterbottom.
Non, non, on ne l’a pas vu.
Hadopipi dans mon froc, même pas : on se réservait, pour aller le voir sur grand écran, surtout avec Casey Affleck, le mémorable Robert Ford de L’assassinat de Jesse James – oui, il est d’une autre trempe d’acteur que son frère…
On ne dira pas non plus qu’on a super hâte, après avoir lu que Jessica Alba faisait une Joyce Lakeland aussi crédible qu’une Laurence Ferrari en journaliste.
Jessica est bonne, ok (info vérifiée, déontologie, elle était à Paris y’a pas longtemps… rêve humide d’un de vos serviteurs ici présents), mais on s’en fout, dans ce cas-là.
Car The killer inside me, c’est d’abord un polar de Jim Thompson.
Le Démon dans ma peau en français et dans la Série Noire de Duhamel.
Or Jim Thompson est un de nos dieux morts.
Pour ceux qui l’ignorent encore, Thompson est certainement un des trois auteurs américains les plus noirs.
Noirceur de l’âme humaine, comme on dit, pas de l’épiderme : rien à voir avec Chester Himes ou Donald Goines.
En gros avec Thompson, c’est bienvenue dans le monde du pire.
La cirrhose de l’âme, pour reprendre une de ses expressions.
Ceux qui ont du mal à feuilleter deux pages à la suite et qui préfèrent rester collés sur les images qui bougent ont peut-être souvenir que Série Noire d’Alain Corneau, un des films donnant à Patrick Dewaere son rôle le plus… pur ?, est aussi tiré d’un Thompson : Des cliques et des cloaques – pas belle la traduction du titre p’têt ?
En anglais, c’est plus direct : A Hell of a woman.
L’histoire d’un VRP pris dans un engrenage sexuel duquel il ne peut sortir, tout en le sachant, évidemment.
Attirance pour le sort scellé d’avance, assurance sur la mort.
Parce que oui, c’est noir chez Thompson, on vient de le dire : chez lui, pèse ce déterminisme du plus ça va, moins ça va.
On pourrait citer aussi 1275 âmes, un autre de ses sommets – adapté pas trop mal par un autre Français, Bertrand Tavernier avec Coup de Torchon – quoiqu’un peu plus léger par rapport aux deux cités plus haut, rempli d’un humour qu’on peut dire… noir.
Même les pires raclures ont des bons côtés chez Thompson, pas pour donner une idée de lumière au fond du couloir mais signifier bien plutôt l’universelle parenté du Mal chez le commun des mortels.
Personne n’est à l’abri.
En gros toujours, Thompson c’est le Kierkegaard de la littérature de gare, puisque c’est comme ça que nos éminences continuent de considérer le polar, malgré tout (confer le long moment de solitude d’un produit typique de la culture Normale sup’ élite de France, Nicolas Demorand, face à James Ellroy un matin de cet hiver…), la vie est mal faite.
Et cette expression prend tout son sens dans n’importe quel Thompson.
Le problème pour lui c’est que ça ne payait pas trop, d’écrire des anthologies du désastre, des cantiques de la déroute.
Un peu comme sa vie à lui (une bio de Thompson existe en français, lu grâce à un prêt gracieux mais impossible à retrouver sur Amazon, sûrement de Robert Polito, son spécialiste américain).
Son oeuvre et sa vie : alcoolo dès son plus jeune âge (lui aussi), réceptionniste de nuit hôtelière pour ramener de la thune à la maison ravagée par la Crise, sachant cacher les sources de tips aux fouines de l’ordre, quand il faisait go-between entre dealers et clients, par exemple…
Expérience qui se retrouve dans Un chouette petit lot, avec au final un petit lot pas très chouette, forcément.
Enchaînement de petits tafs et connaissance intime des tourments de l’édition.
Puis le tournant : l’appel de Hollywood émis par un jeune Kubrick, pour travailler sur le scénario de L’Ultime Razzia, pour finir par être non crédité… embrouille, résolue par un nouvel engagement, pour Les Sentiers de la gloire, chose qu’il ne connaîtra jamais de son vivant.
De la gloire, on parle.
Encore un biscuit pour le mythe et la réalité de l’écrivain reconnu post mortem.
Mais la mort était son mot clé, certes.






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