FRANK MUYTJENS

Style
28 mars 2010

On est allés rencontrer le D.A. Homme de J.Crew, dans sa ville d’adoption, New York.
Un autre exilé, cette fois-ci hollandais, ayant lui aussi préféré s’en aller.
Un nominé GQ – CFDA, dessinant pour une marque pas indé.
Une première.
Un type qui fait en sorte de te simplifier la vie, en préparant ton placard pour toi, afin que tu sois subtilement bien sapé.
Docteur ès style.
Docteur ès look.
Frank Muytjens.

Aide-toi, J.Crew t’aidera.

Sachant que tu es Hollandais d’origine, comment as-tu fini par designer pour J.Crew en passant par Ralph Lauren ?

J’ai toujours été intéressé par la culture américaine, son Histoire, j’ai toujours trouvé ça fascinant. Je travaillais déjà sur le côté américain dans mon design, à l’époque où je vivais encore à Amsterdam. Je venais régulièrement ici, pour m’en inspirer et ramener cette inspiration en Hollande. Je me suis simplement dit que je ferais mieux de déménager à New-York et voir ce que je pourrais y faire. Profitant d’une opportunité, je suis arrivé à New-York en 1994 : un cheminement logique finalement pour moi. Les deux premières années, j’ai surtout fait du freelance de-ci de-là, mais rien de vraiment palpitant. Et cette opportunité de travailler chez Polo s’est présentée. J’ai commencé, je crois, en 1997. J’ai ensuite travailler pour RRL mais comme tu le sais, la marque a fermé pour quelques temps et je me suis retrouvé à faire de l’outerwear chez Polo Sports, puis je suis allé chez Blue Label.
C’était génial. Polo incarne vraiment l’héritage américain, sa culture, l’Americana. J’ai vraiment pu m’imprégner de l’histoire de ce pays, de tout ce qui gravite autour. Mais je ne dessinais que de l’outerwear, c’était très intéressant : j’étais environné de bons produits tout le temps. Mais je voulais faire plus que ça, explorer plus le style américain dans sa globalité. Et cette opportunité chez J.Crew s’est présentée en 2004, j’ai pris ma chance et je suis arrivé ici.

Qu’est-ce qui te fascine tant dans cette culture, ce style? Et surtout pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre, comme le style britannique par exemple?

Je suis aussi intéressé par d’autres styles , d’autant plus qu’aujourd’hui ils se mélangent. J’ai toujours été fasciné par la Ruée vers l’Or, les cowboys, les indiens, la découverte d’un nouveau pays, etc. Et aussi toute l’Histoire sous nos yeux ici, cette opposition entre le hall Art Déco de l’Empire State Building et les images de la Ruée vers l’Or. C’était quelque chose qui me parlait, qui était simple à comprendre pour moi, le Nouveau Monde, pas le Vieux Continent.

Un monde plus dynamique, plus attractif ?

Oui, et surtout plus clair, je trouve. Le design des années 1950, 1960, et la façon dont toutes ces choses s’articulaient comme je te le disais. Ce n’est pas seulement l’héritage, c’est bien plus que cela.
Les USA sont plus faciles à saisir, esthétiquement parlant. L’Europe, de ce point de vue, est uniforme. Tu te balades à Paris ou à Londres, et tu ne vois pas vraiment les différences. Et c’est d’autant plus bizarre car la plupart des grands architectes européens du milieu du XXè siècle ont immigré ici. Mais je me compare pas du tout à eux, bien sûr. Il y a plus d’opportunités, c’est plus diversifié.

Quelles sont selon toi les différences entre les deux styles, celui du Vieux Continent et celui du Nouveau Monde? L’Europe est plus statique non?

Le style américain est plus authentique, plus représentatif de son héritage aussi, le denim, le vêtement de travail (ce que vous avez d’ailleurs aussi en France, et dont je m’inspire beaucoup). Toutes ces influences ici sont plus accessibles. L’Europe est trop compliquée, son héritage trop dense, il y a tellement de pays. Comprendre le style vestimentaire européen est difficile, à la fois cohérent et le contraire. Tout s’entremêle. Alors qu’ci c’est juste une seule et même Histoire, et les styles sont bien distincts.

Quand tu designes pour J.Crew, quelle est ta vision? Comment fais-tu pour intégrer toutes ces différentes influences, casual, militaire, travail, etc.?

La perspective historique est la chose la plus importante pour moi. Chaque vêtement doit avoir une certaine raison d’être, une certaine histoire. Il doit avoir une origine, ça ne peut pas être quelque chose qui sorte de nulle part. Prends un trench coat par exemple, classique : chaque détail a son explication, et quand je designe, je vais peut-être changer la matière, la taille. C’est ce qu’est la mode masculine, ou en tout cas la vision que nous en avons chez J.Crew : jouer avec des classiques, tout en restant dans un certain cadre. Il y a tellement de détails sur lesquels jouer, entre la taille, la fabrication, la couleur. Et c’est déjà beaucoup pour un homme.
C’est aussi une certaine nostalgie, j’aime toujours savoir qu’il y a une certaine histoire derrière le vêtement. Il remplit une certaine tâche, une certaine fonction. Je ne peux pas ajouter de détails inutiles, sans fonction. C’est inconcevable pour moi.

C’est peut-être justement la différence entre la Mode homme et la Mode femme : chaque détail devant être avant tout fonctionnel ?

Exactement, mon équipe cherche et ramène du vintage des quatre coins du monde, et prête attention aux détails, aux renforts, afin que le vêtement ne tombe pas en mille morceaux. Toutes ces choses auxquelles on ne pense plus finalement mais qui sont là pour remplir une certaine fonction. On se base aussi sur des catalogues mais la quasi totalité des designs se font grâce au vintage. On trouve toujours des choses nouvelles, c’est incroyable. Par exemple, je suis tombé il y a peu de temps, sur un pantalon de survêtement, des années 1920 je crois, qui a été reprisé, rapiécé, et c’est incroyable de trouver ça encore aujourd’hui, et de se dire qu’une personne ait autant tenu à conserver ce vêtement, de le réparer tant de fois. Et j’adore imaginer l’histoire derrière ça, peut-être que ça appartenait à un boxer, ou je ne sais pas.

Les traces du temps qui passe?

Oui, raconter une histoire, l’Histoire de chaque vêtement est cruciale.

À propos des marques que vous invitez, et il y en a beaucoup, comment les choisissez-vous? C’est aussi une question d’Histoire? Une question de design? Les deux?

Ça a commencé avec Red Wings. Tout le monde en portait au bureau et on se disait que ce serait génial d’en faire, mais qu’en même temps, on ne le ferait jamais aussi bien si on les développait nous-mêmes. On s’est donc dit qu’on ferait mieux de leur proposer de travailler ensemble. Et tout a commencé comme ça.
Et toutes ses marques avec qui l’on travaille – Levi’s, Baracuta, etc. – qui ont une vraie Histoire, qui ont un produit qu’elles font vraiment bien, depuis toujours et ce, sans se soucier des tendances, sans jamais le modifier. On travaille par exemple avec une usine anglaise, appelée Fox Brothers qui existe depuis le XVIIIè : ils ont toujours le même logo, occupent les mêmes bâtiments. Tellement d’Histoire et d’histoires. C’est pour ça qu’on les aime. Elles sont un peu poussiéreuses et endormies. Il faut les digger. Et quand on les met à côté des autres collaborations, des autres produits, elles reviennent un peu à la vie. Elles restent ce qu’elles sont mais en même temps, un peu « rafraîchies ».
Pour toutes nos collaborations, elles ont besoin d’avoir une histoire, que ce soit à propos de la fabrication, des matières ou autre. Par exemple, on travaille avec The Hill Side qui utilise des matières provenant du Japon et en assemblant aux USA, très authentique mais qui a seulement un an d’existence : c’est la seule marque récente avec qui nous sommes partenaires. Sinon toutes les autres sont historiques. Il y a tellement de marques qui méritent d’être redécouvertes.

Quand on entre dans un magasin J.Crew, c’est un peu comme entrer dans la caverne d’Ali Baba pour hommes : il y a tous les styles, tous les basiques pour homme, que ce soit la veste de moto, le jean, le chino, les boots, etc. Comment vous faites finalement pour conserver cette cohérence J.Crew?

Tout simplement. Pour comprendre, il y a l’importance du merchandising, que ce soit sur le site web ou en magasin. C’est J.Crew avec du Mister Freedom, avec Red Wings et tous les autres. Je ne saurais trop l’expliquer, ça marche tout simplement, c’est cohérent. C’est la façon dont on s’habille. Quand on a ouvert le Liquor Store, le but était de montrer des exemples, et non la totalité de la collection, associés avec les marques dont on parlait, et ce, d’une façon attrayante.

Comment tu définirais la ligne directrice du design de J.Crew ?

La litote, la facilité, la classe avec une certaine touche… On veut que nos vêtements s’améliorent avec l’âge, vieillissent avec celui qui les porte, et pas qu’ils soient juste saisonniers, qu’ils gagnent en charme à force d’être portés et lavés. Que finalement, ils aient leur propre histoire. C’est vraiment mon idée quand je designe.

Quelque chose de simple à porter….

C’est aussi la doublure, les détails qu’on trouve à l’intérieur du vêtement. Et c’est j’espère mieux que ce que peuvent faire nos concurrents. Les délavages sont aussi très importants : on commence d’ailleurs à avoir une certaine renommée grâce à ça. Et je pense aussi que notre consommateur ne veut pas avoir un look criard, la qualité et l’élégance sont plus importantes. Il est d’ailleurs sûrement pointu, mais discrètement, pas de façon évidente, et c’est pour cela que nos produits l’intéressent à mon avis.

Un homme intéressé par la mode, mais d’une façon masculine, dans le détail et la subtilité, comme tu dis, la facilité, une impression de désintérêt pour ton look alors que c’est tout le contraire bien sûr…

Exactement, comme si c’était la première chose que tu avais prise dans ton placard, alors que pas du tout. Et je pense aussi que dans le style, les hommes sont feignants et ont besoin de références. Notre chemise en chambray par exemple : nos clients l’ont redécouverte, ils savent comment elle est taillée, on a changé la couleur, la matière, avec les mêmes détails mais c’est toujours la même chemise, ça lui facilite le travail. C’est d’ailleurs une de nos idées à propos du style masculin : être cohérent et constant. Tu ne peux pas changer de style, de garde-robe à chaque saison, je ne pense pas qu’un homme veuille de ça, moi non en tout cas. C’est l’importance des vieilles pièces encore une fois, d’où l’attention particulière qu’on porte au délavage. De cette façon, tu as l’impression que tu as ce vêtement depuis toujours, que c’est vraiment le tien et tu sens bien dedans tout simplement. C’est un peu notre philosophie. Et notre force, c’est aussi de ne pas être cher, comme ça, ceux qui achètent nos vêtements ne vont pas trop y faire attention, à l’inverse d’un vêtement beaucoup plus cher.

Moi aussi je ne supporte pas un vêtement trop neuf, je commence vraiment à apprécier mes vêtements quand j’y vois les marques de mon utilisation. Comme pour ce jean que je porte là en ce moment.

Oui, parce que tu as travaillé pour qu’il devienne comme ça. Je sais, moi c’est pareil, celui que je porte, je l’ai depuis trois semaines et je suis content car enfin je commence à le marquer (rires).

J.Crew, c’est aussi éviter le total look…

Pour les hommes s’intéressant à la mode, c’est facile mais pour un gars plus normal, c’est moins simple de faire comprendre ce genre de choses. J’espère qu’on arrive à faire passer le message, que ce soit à travers le site Internet, le catalogue, le merchandising en magasin. On a une démarche quasi pédagogique.

C’est justement votre point fort, enseigner aux hommes comment bien s’habiller, sans vraiment avoir besoin d’y réfléchir.

D’une façon cool, avec les détails qui font la différence…. On doit être cohérent parce que les hommes sont déconcertés face à la Mode, je crois.

Comment faites-vous alors pour réinventer J.Crew à chaque saison ?, car vous travaillez sur des basiques.

On a, disons, nos fondations sur lesquels nous construisons nos collections. Et on doit effectivement innover ou rénover nos produits. C’est un processus organique. On a des pièces canevas qu’on modifie, si on peut dire. J’ai un peu de mal à m’exprimer, c’est utiliser ce qu’on a déjà et les améliorer à chaque saison, et il faut essayer encore et encore.

Recontextualiser le vêtement et voir comment alors il devrait être pour aller avec un autre : ce serait ça?

Oui, sans non plus les ancrer dans un contexte qui le rendrait trop difficile. Intégrer de nouvelles influences sans jamais être en rupture, rester dans la continuité de ce que nous avons toujours fait. C’est comme ça qu’on les améliore, je crois.

Comment vous avez pensé la ligne de l’automne prochaine?

On est dans la continuité mais on a rajouté beaucoup de militaires, ce que j’aime particulièrement, des doudounes à la Eddie Bauer, ce style camping / randonnnée. On collabore d’ailleurs avec cette marque de Seattle, Crescent Down.

Vous vous tournez vers un outerwear plus moderne ?

Oui mais toujours mélangé avec des vêtements plus classiques. On ne deviendra pas une marque pour les randonneurs.

Une question qui n’est pas directement liée à J.Crew mais plus au style masculin de façon général, comment tu différencierais le style casual du style preppy? Beaucoup parlent de preppy en ce moment, alors que c’est plus un style 1980s, tiré à quatre épingles avec tous ces détails pas fonctionnels justement.

C’est une particularité de la Côte Est en fait. J.Crew, à ses débuts, en 1983, était ancré dans ce style, mais plus du tout maintenant. Même si aujourd’hui on reprenait un élément du style preppy, comme une veste en madras, on le déformerait, le défoncerait un peu, pour que ça devienne quelque chose d’autre, pas un vêtement preppy, wasp trop propre. C’est drôle, parce que je suis européen, je n’ai donc jamais grandi dans ce milieu et je peux ainsi m’en moquer, le repenser car j’ai un point de vue d’outsider sur ça.

C’est peut-être pour ça que tu as ce poste aussi aujourd’hui, car tu es forcément plus distant vis-à-vis de ce style, tu as une perspective différente d’un Américain qui aurait évolué dans cette atmosphère, en plus d’avoir la touche européenne.

C’est vraiment restrictif comme milieu, comme style. Mais on peut vraiment en jouer. J’en parlais justement durant un design meeting, j’aimerais bien avoir un short avec plein de broderies et le délaver pour qu’elles s’abiment, qu’il y ait des trous, etc, que ce ne soit plus un vêtement preppy, que ce soit plus cool, plus sombre.

Les must-have qu’on devrait trouver dans tous les placard d’un homme?

Un bon jeans, une bonne paire de chaussures, chères (rires). Les chaussures sont importantes, que ce soit des richelieus à bouts fleuris, ou des chukkas, ou autres. Un costume couleur marine, bien ajusté. C’est vraiment important. Les chaussures sont une pièce maîtresse, ainsi qu’une bonne montre.

Question un peu stupide, mais pourquoi de nombreux types sur votre catalogue portent des t-shirts sous leurs chemises? Un réflexe qui en France par exemple ne se faisait pas du tout normalement mais qui commence à s’imposer.

Je sais pas, je me demande maintenant si je faisais pas déjà ça quand je vivais encore à Amsterdam. C’est plus propre, je trouve. C’est un accessoire désormais, que ce soit avec un t-shirt vert armée, ou autre. C’est fonctionnel à l’origine, presque un réflexe. C’est juste plus confortable, je trouve.

Merci Frank.

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8 réponses pour le moment ↓

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  • 2 Gaspard // 30 mars 2010 à %H:%M

    On en parlait l’autre jour. Le T-shirt sous la chemise, c’est on point de différence fondamentale entre le nouveau et l’ancien monde.

  • 3 Cuisto // 6 avril 2010 à %H:%M

    Mais finalement je sais pas si c’est plus une différence Vieux vs. Nouveau que Latin vs. Anglo-Saxons…

  • 4 ldb // 7 avril 2010 à %H:%M

    Une question de chaleur et de confort dans le cagnard ?
    moi ce qui m’intéresserait de savoir aussi, c’est le marcel ou le tricot de corps en dessous : typiquement populo ou pas ?

  • 5 Cuisto // 9 avril 2010 à %H:%M

    Ou finalement la distinction travail de force vs. travail de tête, et donc ouvrier vs. bourgeoisie

  • 6 La-cravate // 20 octobre 2010 à %H:%M

    Moi qui adore la marque J.Crew et ne peut l’acheter en France, je suis ravi !

  • 7 Accessible et pointue, J. Crew débarque en France « les inRocKs Mode // 28 juin 2012 à %H:%M

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