TIM SWEENEY


Tim Sweeney est passé au Social Club il y a un gros mois, dans le cadre de sa tournée des 10 ans de son radioshow sur WNYU.
Beats In Space ça s’appelle si vous ne connaissiez pas déjà, BIS pour les aficionados, le rendez-vous d’à peu près tous les dingos de la perle enfouie loin dans les bacs. Et on ne parle pas huîtres ni ostréiculture.
Nous, nous l’avions rencontré un peu plus tôt, quand il était venu jouer pour la fête de lancement de l’album de Joakim.
On sort enfin cette interview.

Avant de venir ici, j’écoutais le mix assez récent que tu as fait avec pas mal des morceaux de la dernière Balihu compilation de Daniel Wang, en relisant le dernier chapitre de Turn the Beat Around de Peter Shapiro dont le dernier chapitre où l’on retrouve justement des citations de Wang et où Shapiro écrit : « la nouvelle génération revient à toute cette musique de la fin des années 70, début des 80 parce que cette époque était la dernière période d’innocence »… tu es d’accord avec ça ?
La dernière époque d’innocence ? wow (rires)… Pour moi, je crois que c’est une époque où le sampling n’existait pas encore, où les gens je crois créaient des choses nouvelles, je ne connais rien d’autre sur cette époque, cela me paraît même ambigu parce que je ne me représente pas vraiment cette période comme celle de l’innocence, surtout quand tu entends toutes ces histoires de drogues, de sexe etc…

Je crois que Shapiro parlait surtout du cloisonnement musical, son absence plutôt, entre les marchés gay et hétéro, blanc et noir…
Oui, ça je peux le comprendre parce qu’aujourdhui, c’est clair que les scènes gay et hétéro sont totalement séparées et sûrement que les loft parties de Mancuso étaient simplement un gros mélange et tout le monde s’en foutait… Même si tu peux trouver encore des fêtes de ce genre quelque part c’est juste que…

C’est plus difficile ?
Ouais, c’est pas toujours hyper simple à trouver mais à cette époque, je crois que les fêtes gay devaient se faire plus discrètes et qu’elles étaient plus ouvertes musicalement, comme les hétéro l’étaient d’ailleurs aussi et qu’ils y venaient parce qu’ils savaient que les soirées gay étaient un peu plus fun …

Où est-ce que tu places le degré de nostalgie chez les gens comme toi et ceux qui viennent sur Beats In Space et qui passent leur temps à fouiller dans les bacs ?
Quand je cherche des disques, parfois c’est après avoir lu des livres ou entendu des dj’s plus vieux que moi parler de ces vieux hits oubliés que je vais essayer de les trouver, en cherchant bien. Après, la plupart du temps, quand je vais aller farfouiller dans toutes ces piles de vieux vinyles, je ne pense pas que je sois guidé par la nostalgie mais par le fait d’essayer de trouver la perle cachée, c’est ce genre de motivation qui explique cette manie je pense.

Revenir en arrière pour aller de l’avant ?
Peut-être qu’il s’agit de regarder en arrière mais je crois que pour la plupart des gens qui viennent à mon émission ou ce que je fais moi, il s’agit de mixer de vieux trucs avec des choses récentes pour essayer de montrer d’où viennent les influences et peut-être oui, de montrer comment on peut continuer à progresser à partir de ce qui a été fait, comment on peut aller plus loin à partir de ces bases.

Et des gens comme Maft Sai ou Harvey pour ne citer qu’eux, ne seraient pas l’équivalent des rats de bibliothèques, un peu plus fun que ces intellos mais pareillement un peu spéciaux?
Euh… (rires) Eux trouvent des disques que les autres comment dire ?… une des choses que je préfère dans l’émission c’est de voir plein de ces nerds dans leur genre qui ont une telle culture musicale, une telle connaissance que ça ne peut que te secouer. Ce sont eux qui continuent de fouiller, d’écouter, d’aller dans ces endroits poussiéreux qu’eux seuls ont l’air d’aimer pour trouver ces tubes et ces choses que les gens ne connaissent pas. Tous ces trucs dont les gens ne connaissaient même pas l’existence à l’époque de leurs sorties, par exemple tous ces disques thaï que Maft Sai a joués et dont, je crois, personne ne connaissait rien de rien…

Cette quête de la perle perdue n’est pas aussi une façon d’éviter de s’ennuyer à passer toujours les mêmes morceaux, cette rengaine rébarbative que James Murphy par exemple dans une interview cet été avouait ne plus pouvoir supporter ?
Je n’ai pas lu cette interview mais oui, quand tu n’es plus trop excité par ce qu’il sort, mieux vaut regarder en arrière. Quand tu es dj, tu es obligé de trouver quelque chose d’excitant, si tu vas dans une boutique de disques et que tu ne trouves rien de bien dans les nouveautés, tu es obligé d’aller voir ailleurs, pas forcément que dans la disco non plus, dans d’autres styles, quelque chose en tout cas qui va te faire dire “ce disque-là, je vais retourner les gens avec quand ils vont l’entendre“. T’y es obligé.

Tu n’es jamais fatigué toi par ce genre de clubbers qui veulent entendre les mêmes trucs tout le temps, les must-hear de la saison on va dire ?
Je sais ouais, mais ça fait partie du boulot de dj que de trouver une manière de… (réflexion) leur plaire mais aussi de jouer quand même ce que tu veux jouer, ce que tu aimes vraiment et de trouver le moyen de jouer ça, ce qui d’ailleurs fait tout le sel du boulot sinon ce serait dans le genre lassant… Évidemment je sais ce qu’il faut mettre pour répondre à l’attente des gens mais faire ça à chaque fois, non, trop chiant. Il faut savoir jouer avec les gens, les amener où tu veux, c’est notre boulot.

Pour en finir avec le sujet nostalgie : tu as dû te sentir pas qu’un peu heureux de recevoir sur Beats In Space quelqu’un comme Sal P des Liquid Liquid, non ?
Oh oui… Quand Sal P est venu et qu’il a commencé à dire qu’il était honoré de venir sur BIS j’avais juste envie de dire “arrête, tu peux pas me dire ça Sal“ !, mais “vas-y, tu es une putain de légende vivante pour tant de gens !“ Pour moi, ces gens sont dingues et j’adore avoir des gens de cette trempe sur la radio parce qu’ils reviennent ainsi à la lumière et ils le méritent vraiment : Sal P, non content d’être le mec le plus gentil du monde est une légende, les histoires qu’il a à raconter sont juste folles, il était là, lui, en 1981 à New-York. Il a tout vu alors que nous, on en est à s’imaginer comment ça devait être, c’est bien pour cette raison que je l’ai interrogé longtemps ! Comme d’avoir son avis sur le New-York d’aujourd’hui et celui de l’époque, surtout quand on sait comment c’était à l’époque…

Qu’est-ce que tu penses de tous ces gens aujourd’hui bloqués sur cette époque et qui n’écoutent que du post punk et new wave anglais ou américains tout en crachant sur cette disco qu’ils considèrent comme beaucoup trop cheesy, avec ces cuivres et ces violons, et ces voix de mini divas ?
Je crois que c’est un peu comme ces gens qui vont dire “pas possible, c’est trop gay !“ ou des trucs dans le genre… On en revient à ce qu’on disait au début : trop gay, trop black etc., c’est malheureux parce que je pense que ces gars de l’époque post punk qu’on vient de citer s’inspiraient beaucoup de ce qui se passait chez les homos ou les Noirs.… Les gens dont tu parles sont des esprits coincés, exemplaires de ce que tu trouves un peu partout.

Je me suis toujours demandé moi comment ils font pour distinguer ce qu’ils considèrent comme “cool“ et le reste quand tu sais qu’un Blue Monday des New Order, ou un Do the du ou Shake it up des A Certain Ratio par exemple n’auraient jamais vu le jour si ces groupes de Manchester n’étaient pas allés à New York, n’étaient pas allés dans des fêtes et écouté ce qu’on y passait, pas vraiment “arty cool“ mais funky…
Bah ouais, c’est juste une histoire d’œillères. Certains n’écoutent qu’un seul type de son, seulement un seul en se fermant sur tout le reste. Et des gens de cette espèce-là, tu en trouves dans n’importe quelle scène, je pense au hip hop par exemple…

Exactement, où forcément le hip hop ne viendrait que des racines soul et funk, surtout pas disco, trop homo, ou rock, trop blanc…
Je ne suis évidemment pas d’accord avec cette façon de voir, hein : cet état d’esprit les empêche de reconnaître toutes les influences évidentes, tout se mélangeait à l’époque et même avant, le rock’n’roll était influencé par le blues comme tout le monde le sait…

Elvis gros suceur… Mais pour en rester à ce point, je pensais au One Day de The Juan MacLean l’an dernier qui est tellement référencé Human League…
C’est sûr…

Pourquoi la new wave continue d’être LE truc cool pour tant de gens, partout, tout le temps ?
Je sais pas… Quand leur album est sorti, Juan MacLean avouait partout qu’il était à fond sur Human League mais pour en venir à ta question, qu’est-ce t’en penses toi ? je suis curieux…

Bah, je parlais de nostalgie et je crois que c’est une question de génération mâtinée de codes culturels blancs, en gros ce sont les référents “cool“ de ceux qui sont désormais au “pouvoir“ : il suffit de mettre de la new wave pour paraître « cool »… Même si je n’ai rien contre, c’est un des moments forts de l’histoire de la musique mais il n’y a pas que ça…
Je vois bien oui, je crois que c’est aussi une des raisons qui explique comment DFA a été vite sous les feux de la hype, parce que cette influence sur eux est claire. D’un autre côté je ne fréquente pas trop des gens qui n’écoutent que ça. Je connais bien les Optimo par exemple et même si eux aussi sont férus de new wave, ils ne sont vraiment pas limités à ce style.

Leur mix new wave de l’été dernier était ultra béton, c’est clair…
Mais j’adore aussi trouver des trucs dans le genre. Tiens ce soir, je vais passer pas mal de minimal (wave, ndr) début 80, ce genre d’électronique minimale qui est un peu new wave mais pas du tout aussi bien produit. Quelqu’un comme John Bender par exemple qui était, je crois, de Cincinnati et qui faisait tous ses disques chez lui, juste avec un clavier et une boîte à rythmes, enregistrant tout lui-même. Tout auto-produit, un de ses disques était même enroulé dans du sparadrap, et il le vendait comme ça… Ses paroles sont pas mal bizarres voire carrément perchées mais toujours intenses, très intimes et tout ça, avec ce je ne sais quoi qui vient des claviers et de la boîte à rythmes… Pour moi, c’est juste de l’amour, très loin de l’idée de se faire de l’argent, ou de devenir célèbre, ou alors peut-être avait-il dans l’idée de devenir une star mais tu sens toujours cette passion pour ce qu’il fait alors que maintenant, c’est plutôt difficile de sentir une telle authenticité dans ce qui sort, même si c’est toujours intéressant mais bref… Pour en revenir à la new wave, je crois que pour moi et tous les gens que je connais et apprécie, si on se plonge dans un genre c’est aussi pour en connaître ses influences ou ce qui a suivi. Quelque chose comme rassembler les pièces d’un puzzle.

Et là, ça va être quoi bientôt, le nouveau truc étiqueté “trop cool“ à ton avis?, je sens bien le krautrock moi…
D’autres gens vont dire que c’est le rock psyché turc…

Haha oui, ou le jazz funk turc – ça me fait penser à un pote ça…
Ouais, c’est dingue aussi ça, ça risque bien d’être à la mode d’ailleurs… Mais tout est histoire de cycles. Comme ce dont on parlait tout à l’heure, tu commences à être fatigué par ce que tu joues donc tu vas voir ailleurs et si ça se trouve les gens vont s’y intéresser comme toi, et tu recommences à chercher autre chose et c’est reparti… Et l’on finit par revenir un jour à la new wave (rires).

J’ai vu aussi que sur le Rammelzee sorti par Gomma, tu as posé des scratches… c’est Steinski qui t’a appris à en faire ?
Non… parce que Steinski ne scratche pas du tout… La première fois que je l’ai rencontré, j’allais voir en fait Kid Koala qui faisait une fête pour lancer son premier album – t’achetais son disque et tu avais un entrée gratuite et j’étais sûrement un des premiers à l’avoir acheté je crois… – et c’était Steinski qui ouvrait cette soirée. On a parlé ensemble et de fil en aiguille j’ai commencé par travailler avec lui mais à part ça, je m’exerçais déjà au scratch. Je crois qu’il m’a montré les autres musiques sur lesquelles tu pouvais également scratcher mais surtout, c’est lui qui m’a éduqué sur les racines du hip hop, tout ce que ça pouvait représenter, tout le funk et la disco qui l’ont influencé, et le rock aussi, et le jazz bien sûr, tous ces disques qu’il a lui-même samplé.

Est-ce que pour le jeune homme que tu étais à l’époque, Steinski fut une sorte de mentor ?
Clair, ça l’est totalement, ne serait-ce par le fait qu’il m’ait ouvert les yeux. À cette époque, j’étais focalisé sur un genre et un seul mais quand tu vas chez lui, il y a des disques littéralement partout, de tout type de musique, et si j’en sortais un seul, il était capable de me raconter une histoire sur ce disque-là en particulier. Il était très pédagogue. C’était comme d’aller à l’école pour moi, dans le bon sens du terme (sourires)…

On comprend mieux pourquoi tu as fait un jour une mixtape rock (Purple pills for a sleepless night) et de montrer que t’en connaissais certaines de ses pépites…
Disons que je me suis plongé là-dedans, pour finir par y trouver ces disques-là. Et la même chose m’est arrivé quand j’ai commencé à bosser pour DFA. Steinski était un collectionneur de tout ce qui est en rapport plus ou moins lointain avec le hip hop, alors que les gens à DFA m’ont montré leurs disques à eux, tous ces trucs post punk, krautrock, tu vois, les vieux trucs de house, de techno, alors que la culture de Steinski ne m’y avait pas amené. C’est ainsi que tu finis par acquérir une vision plus large des choses.

Pour rester sur Gomma, ils ont signé The Phenomenal Handclap Band… est-ce que ce groupe est un bon miroir de ce qui se passe musicalement à New York downtown ?
En fait, non. Ce qu’ils font est bien, je les ai vus jouer une fois, j’ai même fait leur fête de lancement à la Santa’s Party House et c’était cool parce que le mec qui a fait leur pochette, Lee Douglas, est aussi un producteur, donc oui, c’est une espèce de collectif, où tu as une bonne poignée des gars du centre qui se sont rapprochés… Ils bossent avec Tummy Touch, avec Gomma maintenant… C’est un reflet de ce qui peut se passer sur la scène downtown, mais je ne dirais donc pas qu’ils représentent tout ce qu’il peut se passer… il y a d’autres trucs qui arrivent, tout simplement parce qu’il y a plein de gens ici à New York.

J’ai lu sur le blog de Beats In Space que tu as joué dans ces fêtes appelées Sunday Best, à Brooklyn : est-ce que tu peux nous dire deux mots de la scène dance new yorkaise ? C’est quoi l’ambiance actuelle ?
C’est dur New York en ce moment. C’est un peu la honte compte tenu de l’histoire de la ville et de son rôle dans la dance music et ses clubs qui ont fait tant parler, mais en ce moment c’est pas ça du tout, même si je dois dire que les Sunday’s Best, en plein été, sont vraiment cool, en extérieur comme ça à côté du canal en plein après-midi (de 15 à 21:00) dans un endroit paumé, pas loin d’où j’habite d’ailleurs. Mais sur la scène en général, plein de clubs ont fermé, il n’y a pas même un endroit où j’aimerais aller… Ici j’entends les gens dire que la scène clubs craint aussi, mais vous avez le Social Club, le Rex etc.… Mais à New York, on a rien de ça, du tout, alors oui, il y a la Santa’s party house, tout le monde croyait que ça allait être notre bouée de sauvetage mais le son n’est pas bon, c’est pas parfait, on a fait des soirées DFA là-bas, j’avais même une sorte de résidence pendant un temps, je vais sûrement y faire une soirée Beats In Space mais bon, c’est pas l’endroit rêvé…

J’ai lu que David Mancuso continue à faire ses soirées, c’est vrai ?
Oui, il continue, il en fait à la Maison de l’Ukraine… De toute façon, il a toujours organisé des soirées privées, que ça soit les soirées “rouges”, des soirées chez lui, ou à la Maison de l’Ukraine. Cela ne se déroule jamais dans des clubs, il loue l’endroit, il ramène le son et tout ça et ça se termine à minuit… En réalité, je ne sais pas où les gens sortent aujourd’hui, plus dans les petits bars. Je crois que les gens vivent un peu partout maintenant, alors qu’avant il y avait plus d’espaces à New York, des zones industrielles avec que des usines et rien autour, si tu faisais une fête dans ces coins, personne n’allait appeler pour tapage nocturne et compagnie. Aujourd’hui, tout le monde veut habiter dans ces endroits, ils paient un million de dollars pour y habiter, alors ils ne veulent pas de problèmes de bruit sinon ils appellent direct la police.
Beaucoup de trucs ont donc bougé vers Brooklyn, c’est évidemment par là que ça se passe, mais du coup tout le monde y déménage aussi, les gens se mettent à se plaindre du bruit et on se retrouve avec les mêmes problèmes à Brooklyn. C’est une vraie honte parce que New York jouissait d’une telle réputation en termes de clubs… Donc voilà, quand on me pose cette question, et on me la pose souvent, j’essaie d’imaginer, comme on disait tout à l’heure, d’imaginer comment c’était New York au début des années 80 or je crois que c’est comme ça que les gens de l’extérieur voient encore New York sauf que ce n’est plus ainsi. Du tout. Tiens, en parlant des Optimo, je ne pense pas qu’ils aient fait une bonne soirée là-bas depuis un sacré bout de temps… C’est une honte…

Le résultat de la gentrification…
J’espère que les choses vont changer et aller mieux mais je n’ai pas l’impression qu’on en prenne la direction.

Comments

Un Commentaire on "TIM SWEENEY"

  1. LE KRAUT C’EST PAS CHOU | Hell's Kitchen on mer, 24th fév 2010 19:23 

    [...] en a parlé vite fait avec Tim Sweeney, on sentait le ventre de mamie de nouveau prêt à enfanter après moult [...]





  



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