THE KNITTING FACTORY
Kesako le Aran ? La traduction gaélique du hareng islandais ? Non.
Un pull. Irlandais le pull, ton pépé ou ton papa en a forcément un quelque part, le pull en grosse laine avec des torsades, « cable knit » on dit en anglais. Tu vois maintenant ? Le gros machin de pull marin que tu portes au coin du feu en buvant ton vin chaud au parfum de cannelle qui embaume ta barbe post pubère.
Le genre de frusque qui était jusqu’il y a peu étiqueté gros babos José Bové le roquefort la chèvre, l’exact contraire de l’ex panoplie jeune cool façon sweat en coton turc et sneakers en toile chinoise.
C’est fini ce temps-là.
À tous les coups ça marche : à chaque période de crise, on repart comme en 1930 sur l’authentique, les vraies valeurs vraies, l’essence de la substance. Pour l’homme, vivent le poil et les mains calleuses, l’artisan et le prolo, le pur et dur, le chasseur et le pêcheur… ou plutôt le marin.
Avec le caban Schott et toute la panoplie Saint James, on a vu arriver par chez nous le pull 100% pure laine tricotée main par grand-maman, en particulier le pull Aran.
La suite du plaid Woolrich pour aller chasser la biche dans une forêt de tignasses astiquant le zinc chromé et la radasse de troquet, ou la veste Barbour pour aller conter fleurette à sa brunette dans les brumes d’un aber du Nord Finistère, toutes les possibilités pour tenter de retrouver le sens de la vie vraie sont bonnes.
Et tout le monde y a droit, la femme aussi, Kookai et toute la compagnie s’y étant mis, évidemment.
Sauf qu’on mélange un peu tout du coup : c’est pas parce que les Vikings ont découvert l’Amérique et enfanté ces Normands qui à leur tour ont colonisé les îles anglaises et Guernesey, que le pull irlandais est le même que celui de Scandinavie, même si ça y ressemble. Mais de loin : S.N.S. Herning, c’est Danois.
Forcément, c’est en parcourant les lignes d’un des blogs en tête du peloton du tour de l’authentique que nous avons creusé le sujet Aran.
Et c’est peu de dire qu’on ne croyait pas se retrouver au milieu d’une polémique de puristes celtophiles se débattant pour savoir si Aran s’écrit avec un ou deux « r ». Parce que si tu mets deux « r », tu quittes l’Irlande et tu te retrouves en Écosse et là, ça la fout mal : le whiskey et le whisky, c’est pas la même chose (tiens, essaye de convaincre un gros bourrin à l’accent chantant du Languedoc qu’un vin de Touraine, c’est du vin…).
En Écosse donc, et en particulier du côté des îles Arran, typiques comme une carte postale à ce qu’il se paraît mais qui n’ont rien à voir avec le mouton noir de l’Ouest irlandais. C’est pas le tout de jouer avec les consonnes parce qu’ils roulent tellement les « r » qu’on comprend rien à c’qu’y disent, le Aran c’est copyright irish, va jouer plus loin avec ton Shetland. Les Écossais sont fourbes nous disent les Irlandais.
D’où les discussions à n’en plus finir sur la distinction entre vrais et faux Aran, la torsade à l’horizontale ou à la verticale, LE signe de différenciation entre pulls scottish et irish. Et les débats enflammés sur la date de cette coupure entre longitude et latitude toutes en laine vierge (on parle du IXe siècle). Et l’explication de cette verticalité, pour la lier aux origines des origines, entre les mégalithes celtes et les motifs de l’art primo chrétien, Saint Patrick priez pour nous..
Tellement irlandais que des petits malins américains, descendants des millions d’immigrés du 19è siècle ont compris dans les années 30, dans un genre de contexte de crise en pire qu’aujourd’hui, tout l’intérêt qu’il y avait à revitaliser la fierté des valeurs du pays des origines. Notamment Paddy Ó Síocháin, patron de la Galway Bay Company.
C’est grâce ou à cause de ce Paddy et d’autres, que le mythe du Aran est né. Ce pull obligatoirement tricoté par maman à la maison attendant avec angoisse le retour de son mari de pêcheur parti pêcher dans les vagues déchaînées de l’Atlantique est devenu un de ces accessoires et motifs (au sens de « pattern ») qui signait sa communauté. Ironie : l’Irlande du XIXe était un pays majoritairement agricole…
Poésie mélancolique du mythe : quand un marin était retrouvé mort sur un rocher ou une plage rejeté par la mer, il aurait suffi de regarder son pull pour savoir qui il était, ou au moins de quel clan (la famille élargie) il était membre. Parce que chaque Irlandaise digne de son nom était sensée savoir tricoter sa maille de façon signature holistique. D’où encore les nombreuses marques vendant du pur total vrai Clan Aran fait par la main de l’artisan à l’ancienne. L’image d’Épinal jamais ne fait mal, bien au contraire.
Plus prosaïquement, quand on retrouvait effectivement un corps charrié par le reflux, le plus simple était de lire le nom du gars sur l’étiquette cousue dans le cou du pull marin, ce genre d’étiquettes que ta maman à toi te collait partout quand tu partais comme un grand en colonie de vacances…
Pour en finir avec ce sujet, cette histoire de patterns claniques est loin d’être inintéressante : on retrouve la même filiation entre petite histoire de mode et grande histoire historique sur les patterns « argyle », autrement dit les motifs en losange jacquard, déclinaisons des croisements de la toile Tartan. Celui du Clan Campbell par exemple, qui n’est pas qu’une marque de whisky, mais le nom d’un ensemble de familles nobles de l’Ouest écossais.
On y reviendra, peut-être, aujourd’hui c’était notre épisode irlandais.









cosmo on dim, 11th avr 2010 22:11
ton pépé ou ton papa en a forcément un quelque part.
A eux deux ils en ont même une collection incroyable!